• Interview de Jérémy Kapone (13 janvier 2015)

    Interview de Jérémy Kapone (13 janvier 2015, au Pop In).
    Par Baptiste et Gérald PETITJEAN.

    Interview de Jérémy Kapone (13 janvier 2015)

    Baptiste & Gérald : Nous t'avons rencontré en 2014 à l'occasion du concert parisien d'Echo & the Bunnymen et nous sommes allés te voir sur scène aux Trois Baudets puis au Paris Paris (cf. live report du concert aux Trois Baudets). Nous avions beaucoup aimé tes concerts et nous souhaitions vraiment faire une interview de toi.
    Jérémy Kapone : Merci, votre live report m'avait beaucoup touché.

    B&G : Quel est ton parcours musical ?
    JK : J'ai commencé à composer à 14 ans avec un copain guitariste, Sacha Spinoza. Au début j'écrivais puis je me suis mis à la guitare. A 15 ans, on a monté un groupe, Kaponz et Spinoza. Ce groupe a duré 4 ans, il a grandi, il est passé par plusieurs formes. On a enregistré quelques chansons et fait pas mal de concerts. Il y avait eu un petit engouement. Puis ce groupe s'est évanoui. Ensuite, j'ai eu un petit passage à vide. Je ne savais plus trop ce que je voulais faire. Ça m'a permis de nourrir mon projet, qui est avant tout un projet d'auteur-compositeur. Je suis donc revenu en solo, même si, à la base, je pensais que le solo ne me convenait pas. Et, en fait, je me suis rendu compte que c'est ce qui me correspondait le plus. Le solo te donne beaucoup de liberté et, paradoxalement, te permet d'être très entouré. J'ai l'impression qu'un groupe peut s'enliser, s'enclaver, un peu de manière sectaire. En solo, tu as toujours besoin des autres pour faire tes chansons : tu peux rencontrer de nombreuses personnes qui viennent t'aider et te proposer des éléments différents. Cette aventure solo a démarré il y a un an et demi.

    B&G : Tu es toujours en contact avec les musiciens de Kaponz et Spinoza ?
    JK : Oui, avec Andrew Mazingue, le bassiste par exemple, qui joue sur scène avec moi.

    B&G : Où en es-tu dans ton projet solo ? Tu enregistres actuellement des morceaux ?
    JK : Je viens d'enregistrer des chansons avec Louis Sommer, un jeune réalisateur qui a mon âge. Il est à la fois multi-instrumentiste et geek, très moderne dans son approche pour arranger et traiter le son. J'avais fait des essais avec plusieurs réalisateurs, dans des styles plutôt rock et pop, mais ça ne m'avait pas convaincu. Avec Louis, nous nous sommes retrouvés complètement en symbiose dans son studio à Stalingrad. On a tout enregistré à deux : je fais les guitares, électriques et acoustiques, et les voix. Et lui joue de tous les autres instruments. Ce qui est pratique !

    B&G : Comment l'as-tu rencontré ?
    JK : En fait, c'est un vieux pote. On se connaît depuis nos 17 ans. On avait nos chemins, chacun de son côté. Il avait d'ailleurs joué dans Kaponz et Spinoza. Il veut vraiment devenir producteur et réalisateur. Il m'a fait écouter le dernier EP qu'il avait enregistré pour un jeune artiste qui s'appelle Malca, qui fait une musique soul et RnB très classe. Et j'ai trouvé son travail super. C'est une super rencontre. Il a une très bonne vision des aspects techniques et du matériel. Il m'apporte beaucoup sur ces points. Moi, je suis plutôt stylo – papier – guitare.

    B&G : Au départ, tu viens de l'écriture. Tu as d'ailleurs publié récemment un recueil de poèmes.
    JK : Oui, j'ai toujours écrit. J'aime beaucoup la poésie. J’écris tous les jours, j'ai besoin de poser des mots sur le papier.

    B&G : Pourquoi être passé à la chanson ? La musique donne-t-elle plus de force à tes textes ?
    JK : J’ai commencé à écrire des chansons quand je me suis mis à la guitare. Je ne me suis pas posé de question, c'est venu assez naturellement. Dans la poésie, il y une musicalité. Et puis l'écriture poétique vient nourrir l'écriture de chansons, même si ce n'est pas le même type d'écriture.

    B&G : Est-ce qu'il y a eu une influence musicale marquante, qui t'a donné envie d'écrire des chansons ?
    JK : Oui, je suis né au début des années 90 et j'ai grandi avec des grandes plumes du hip hop. MC Solaar par exemple, qui a des qualités d’écriture assez étonnantes. Il y a eu un mélange entre Rimbaud sur qui je suis tombé à 14 ans, MC Solaar et le rock, Hendrix en particulier.

    B&G : Qu'est-ce qui t'a plu chez Hendrix ? Le jeu de guitare évidemment ? Le personnage ?
    JK : Quand j'ai entendu sa musique, je me suis dit qu'il fallait que je fasse de la guitare. Comme pas mal de gars (rires) ! Et j'ai surtout été impressionné par son phrasé, par sa manière de chanter. Je me souviens de Castles made of sand, la première chanson de lui que j'ai écoutée : j'ai juste fait « Wouah ! ». C'était dingue, je ne savais pas qu'on pouvait faire du rock comme ça, un alliage entre du rock à guitare et du hip hop dans le rythme et le phrasé. Avec un côté doux et poétique, et aussi une rage et une révolte contenues. Les sons de cette chanson sont déments, je n'avais jamais entendu cela : du slide, du reverse, du delay. J'ai commencé la guitare acoustique à 14 ans puis je me suis mis très vite à l'électrique. J'aimais beaucoup la recherche de sons. J'ai appris en faisant des rencontres et sur internet. Je jouais parfois sept ou huit heures par jour. Je me suis même bloqué un nerf du bras !

    B&G : Quelles sont tes autres influences ? Neil Young ? Dans tes concerts, tu fais d'ailleurs une excellente reprise de Hey Hey My My.
    JK : Merci. Neil Young est une énorme influence. Ça a commencé par le film « Dead Man », qui est pour moi une référence artistique dans tous les sens du terme : dialogues, image, musique. Ce film m'a hanté. Ce noir et blanc très granuleux. Ce côté organique et physique avec la nature, le bois, le fer, la rivière, le feu. J'ai découvert que Neil Young avait composé la musique de ce film et je me suis mis à écouter ses albums. La première fois que j'ai écouté « Harvest », j'ai eu envie d'apprendre tous les morceaux, de reproduire tous les petits tricks qu'il fait. Il n'est pas un technicien comme Hendrix, mais avec sa simplicité et sa sincérité, il a su imposer son jeu de guitare.

    B&G : Ce qui est marquant quand on te voit sur scène, c'est le côté systémique. On  n'assiste pas à un simple tour de chant : il y a un côté théâtral, et une gestuelle qui fait penser aux personnages de Tim Burton. On retrouve aussi cela dans ton clip J'appelle.
    JK : Il y a quelque chose d'organique et de physique dans ma musique. Dans mes choix de son et de guitare, j'essaye de planter un décor, comme si chaque chanson était un chapitre d'un film. J'ai fait pas mal de théâtre: mon envie, c'est d'avoir une approche complète qui fait quitter la réalité, d'avoir une approche poétique et décalée, qui nous fait décoller et qui fait qu'on ne sait plus trop où on est.

    B&G : Dans tes concerts, tu fais parfois tomber des confettis. Cela va tout à fait avec ce que tu viens de dire. Cela donne une ambiance particulière.
    JK : C'est une idée que j'ai piquée à Tom Waits (rires). Il fait souvent cela dans ses concerts.

    B&G : Tu cites souvent Tom Waits. C'est une influence majeure pour toi ?
    JK : Tom Waits est une référence majeure car, avant tout, c'est un excellent compositeur et parolier. Il a su inventer son univers, toujours à contre courant des modes, et en gardant son originalité sans se soucier de ce que pouvaient penser les autres.

    B&G : Des artistes français t'ont-ils influencé ?
    JK : Oui. Bashung ! Quand je l'ai entendu la première fois, je me suis dit « continue à écrire à en français, c'est ça qu'il faut faire ». Un copain m'avait fait écouter La nuit je mens. Ensuite, j'ai écouté l'album « Fantaisie Militaire », qui est un sommet d'écriture. Toute personne qui a une sensibilité est touchée par cet album.

    B&G : D'autres influences ? Peut-être qu'on ne soupçonne pas ?
    JK : Alain Souchon. Je l'écoutais beaucoup quand j'étais petit. Sa plume, qui est sublime, m'a marqué. Et ses compositions sont souvent très belles, avec beaucoup de douceur.

    B&G : Même si elles sont toujours très douces, ses chansons ne sont d'ailleurs pas toujours aussi gentilles qu'elles le semblent au premier abord.
    JK : Oui. Il y a une chose qui m'énerve dans le monde actuel : les gens ont tendance à confondre poésie et gentillesse. Il y a toujours un côté révolté dans la poésie, même quand elle est douce et sentimentale. Comme dans Dirty Old Town des Pogues. C'est un poème, une ode à leur ville. Et pourtant, à la fin, ils veulent la découper à la hâche. J'ai beaucoup réfléchi à ce qu'on représente quand on chante, quand on monte sur scène, à comment concilier une poétique avec une certaine rugosité, avec de la provocation. Mais une provocation élégante.

    B&G : Dans tes concerts, avant de chanter J'appelle, tu dis que c'est une longue histoire. Peux-tu nous en dire un peu plus ?
    JK : C'est une histoire un peu particulière. Après l'arrêt de mon groupe, j'ai eu un passage à vide. J'avais arrêté d'écrire des chansons et je n'avais pas touché ma guitare pendant un peu plus d'un an. Un soir, en rentrant chez moi, j'ai ouvert un bouquin par hasard. Et je suis tombé sur un poème d’ Henri Michaux, qui ne porte pas de titre et qui est inachevé. Ce poème commence par « j'appelle ». Je me suis librement inspiré des premiers vers de ce poème, que j'ai continués. J'ai  composé cette chanson en trois heures. C'est la première fois que je composais une chanson comme cela : uniquement avec des accords ouverts, très folk. Grâce à cette chanson, je me suis dit qu'il fallait que je continue. Je l'ai enregistrée très vite, de manière assez précaire, dans le home studio de Pierre Emery, qui était dans le groupe Ultra Orange. Ensuite, j'ai décidé de contacter Slony Sow pour qu'il réalise le clip. J'ai réussi à trouver un peu d'argent pour tourner le clip en 35 mm. On avait de la bobine uniquement pour faire quatre prises. Je remercie encore les gens de Ketchup Mayonnaise qui m'ont aidé à le produire. En fait, le clip a été fait en un seul plan séquence. Même s'il n'y a pas de scénario, tout était très écrit, très millimétré, très préparé. On a vraiment eu une bonne étoile car deux jours avant le tournage, on n'avait pas de lieu de tournage. Finalement, on a trouvé  un squat à Ourcq. Il n'y avait pas d'électricité et il a fallu se relier à un panneau publicitaire dans la rue. Pour moi, c'était une renaissance.

    B&G : J'appelle est vraiment un grande chanson. La meilleure preuve, c'est qu'elle sonne bien, quel que soit l'arrangement, folk ou rock.
    JK : Merci beaucoup. Là, on est en train de la réenregistrer pour l'album. Pour une raison de cohérence, j'aimerais aller vers quelque de très épuré, sans cordes, sans grandiloquence. Ce qui est intéressant avec cette chanson, c'est qu'elle parle aux gens alors qu'elle est un peu hors format.

    B&G : Oui, il n'y a pas de structure refrain – couplet. C'est un texte chanté, d'un seul bloc, qui est très cohérent avec le clip, réalisé en un seul plan séquence.
    JK : Au départ, je ne savais pas chanter. En fait, je viens du spoken word. Quand j'écris, je n'aime pas les césures, j'aime bien que ça déborde. Et, naturellement, on va dans le non chanté. Et je crois que ça se retrouve dans J'appelle.

    B&G : La tonalité de ton album sera dépouillée, comme pour cette nouvelle version de J'appelle ?
    JK : Je ne sais pas du tout. En fait, je ne sais pas encore sur quel format me positionner : un album avec plusieurs tonalités, ou deux ou trois EPs, qui ont chacun un style et une ambiance. Pour l'instant, on a un premier lot de cinq titres, moins sombres que J'appelle. Il n'y a pas ce côté blessé, on est plus dans une poésie à la Kerouac, avec de l'espoir, et un côté décalé et loufoque.

    B&G : Dans les chansons que tu joues sur scène, on aime beaucoup Rien ne mourirahahaha. Ce morceau fait-il partie de ceux que tu viens d'enregistrer ?
    JK : Je l'adore. Mais elle fait partie d'un autre lot de chansons qui évoquent la mort. Ce sont des blues qui intègrent des accords fermés, par exemple des Do sus4. J'aimerais bien les regrouper dans un disque qui s'appellerait « La Black List », afin de ne pas brouiller le message.

    B&G : Quels sont les groupes et les artistes que tu écoutes en ce moment ? Les albums et les chansons qui t'ont marqué ces récemment ?
    JK : J’ai fait une très belle découverte : une chanteuse qui s’appelle Jeanne Added, et qui prépare son album. Il y a aussi les Papooz, qui viennent sortir leur premier EP, j'aime beaucoup ce qu’ils font.

    B&G : Quel est ton souhait pour 2015 ?
    JK : Avec Louis Sommer, on a appris l'attentat contre Charlie Hebdo pendant qu'on faisait les voix en studio. Ça nous a beaucoup émus. Et ça me donne encore plus envie de continuer, de ne rien lâcher, de ne pas se laisser abattre. Je trouve que les chansons que je viens d'enregistrer ont quelque chose qui est dans l'air du temps, qui parlent d'espoir. Je souhaite rencontrer des gens intelligents, qui sauront les défendre avec moi. Pour la distribution, pour la réalisation de clips, ...

    B&G : On va terminer avec un questionnaire « Dernier Coup ». Dernier coup de cœur ?
    JK : Un oiseau.

    B&G : Dernier coup de gueule ?
    JK : Un crapaud.

    B&G : Dernier coup dur ?
    JK : Dans une baignoire.

    B&G : Dernier coup de rouge ?
    JK : Ce n'est jamais le dernier coup de rouge.


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