• Interview de Maud Octallinn, 21 janvier 2016

    Interview de Maud Octallinn (China, le 21 janvier 2016).

    Par Baptiste et Gérald PETITJEAN.

    Photos d'Olivier REBECQ.

    Interview de Maud Octallinn, 21 janvier 2016

    RETOUR SUR LE CONCERT DE MAUD OCTALLINN AUX TROIS BAUDETS [LUNDI 18 JANVIER]

    Baptiste : Très bon concert aux Trois Baudets, on sent que tu as beaucoup progressé et que ta palette s'est considérablement élargie, et pas seulement car tu as joué en formation complète (piano, soubassophone, trombone, batterie et basse) ...

    Maud Octallinn : C'est vrai que j'étais un peu plus à l'aise qu'à mon premier concert dans cette même salle (en mars 2015, à l'occasion d'une soirée Klaxon, en duo avec mon batteur). Non seulement grâce à mes musiciens, mais aussi grâce au public, que j'ai senti plus réceptif. Ce concert m'a fait avancer d'un grand pas, je crois.

    B&G : Sur la scène des Trois Baudets, tu évoquais une « soirée Ratés du Coeur », et tu te décris souvent comme une « crooneuse ratée »… Tu es la Jean-Claude Dusse de la chanson ? 

    MO : Je n'ai jamais vu « Les bronzés font du ski ». Ma vie sentimentale n'est qu'une succession de ratages incroyables. Et plus ça vient, moins ça s'arrange, mais tout cela me fait beaucoup rire. J'essaie, dans la vie comme dans mes chansons, de rire de tout, et surtout de moi-même. Comme je l'explique souvent aux personnes m'imaginant pessimiste, « rater » ce n'est pas échouer, bien au contraire, c'est se casser un peu la gueule pour comprendre ses faiblesses et faire mieux par la suite. Mon ratage à moi, c'est la résilience du cœur. J'agis parfois sans trop réfléchir (mon côté bulldozer), alors je me casse souvent la gueule, c'est normal. Là par exemple, je viens d'arrêter mon job pourtant intéressant pour me consacrer à la musique et à l'écriture... La peur de ne pas réussir à subvenir à mes besoins me paralyse. La scène me terrifie. Le regard et les oreilles des autres ? Quelle horreur. Sur scène, c'est plus que du trac, je traverse de vraies crises existentielles, je me dis « mais qu'est-ce-que je fous là, qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? ». Ces petits mélodrames très intimes, je les transforme comme je peux, tantôt en anecdotes que je raconte au public entre les morceaux, tantôt en sourires gênés. Je suis sans doute un peu maso. Ou lucide, car il est évident qu'on avance mieux dans l'inconfort.

    B&G : Pourquoi ne pas avoir joué Super fière sur mon bulldozer aux Trois Baudets le 18 janvier dernier ?

    MO : Je l'avais prévue en rappel, mais nous avons été contraints de jouer 30 minutes et pas une de plus. J'ai conçu ce set pour me donner l'occasion d'expérimenter de nouvelles choses avec mes musiciens. C'était seulement notre deuxième concert en quatuor. Il y en aura d'autres, mais pour des raisons purement pratiques, beaucoup de concerts solo m'attendent. J'ai du coup opté pour La joie seule en morceau solo de milieu de set, car elle trouvait davantage sa place au sein des autres morceaux de ce set, et non pour Super fière sur mon bulldozer, qui est pourtant le titre qui m'identifie le plus depuis le début de ce projet (notamment grâce à sa sortie sur le Volume 5 des compilations La Souterraine). Et pour cause, c'est la première chanson que j'ai composée en 2014, quand j'ai décidé de faire de la musique seule. Avant cela, j'ai joué pendant quelques années dans un groupe de post-jaijamaissuquoi (folk ?) : aventure musicale et humaine très formatrice. Cette chanson incarne beaucoup plus qu'un simple désir de vengeance suite à une rupture sentimentale. En 2014, j'ai vécu une révolution intérieure : j'ai commencé à faire le deuil des modèles familiaux et sociaux que je fantasmais depuis mon enfance et à accepter ma marginalité. Monter sur un bulldozer, c'était mon moyen bien à moi de prendre de la hauteur et de surmonter cet état de profonde tristesse dans lequel j'étais. Dans mon imaginaire, il s'agit en vérité d'un tracteur, et plus particulièrement du tracteur rouge de mon grand-père, que j'ai beaucoup conduit quand j'étais gamine. Mais comme souvent quand on écrit et compose simultanément (c'est comme cela que je procède la plupart du temps), on délaisse les mots du réel au profit de mots choisis (mais pas nécessairement jolis) pour leur sonorité et leur couleur. Les mots ont plusieurs dimensions dans ma tête, je ne les choisis pas par hasard.

    UNE APPROCHE DE LA MUSIQUE A LA FOIS CANDIDE ET AMBITIEUSE

    B&G : Parle-nous de ton parcours maintenant, les étapes qui ont mené à ce que tu te lances en solo.

    J'ai passé une partie de mon enfance dans le Sud de la Champagne (Engente, 30 habitants, des vignes, des forêts, des chèvres et du fromage), puis une autre dans le Nord, à Reims (une cathédrale impressionnante). Dans le Sud, il n'y avait rien pour les oreilles : pas de télé, pas de radio, pas de magnétophone. Mais il y avait ma grand-mère, perchée sur son piano désaccordé, qui préparait les messes en remaniant des chants liturgiques à sa sauce et qui dirigeait des chorales d'écoliers en chantant à tue-tête un répertoire très éclectique de chansons francophones. Alors je l'imitais, sans doute, en chantant mes propres comptines sur ce piano qu'elle finit par m'offrir avant tout pour s'en débarrasser. Il y avait aussi une école de musique, avec un professeur de piano patient au nom floral, Monsieur Violette. Une fois dans le Nord, sur les conseils de ce Monsieur Violette, ma mère m'inscrit au Conservatoire. Les professeurs sont moins patients, à l'exception d'un : Monsieur Eberlé, qui anime « l'atelier chanson » et qui m'incite tout d'abord à m'accompagner au piano tout en chantant (du Brassens, du Ferré et autres grands classiques), puis à jouer dans des bistrots. Je quitte le conservatoire à 16 ans, juste avant de ne plus pouvoir composer qu'avec le cœur. C'est une fois que je n'étudie plus la musique que je commence à m'y intéresser sérieusement. Je découvre le jazz, la musique progressive et les musiques du monde en écoutant enfin des disques (Keith Jarett, Chick Corea, Bobby McFerrin, Avishai Cohen, Joni Mitchell, Frank Zappa, Pink Floyd, Supertramp, Nino Ferrer, Ali Farka Touré, ...) et en jouant beaucoup de piano. Je débarque à Paris à 22 ans pour achever mes études de Lettres. Je ponds un mémoire sur la mise en musique post-romantique du mythe de Don Quichotte, mais j'abandonne la recherche, je préfère gagner ma vie rapidement et faire de la musique. Je me retrouve pianiste/choriste/parolière (en anglais) dans le groupe dont je parlais tout à l'heure. Je déteste la scène, mais je sens que j'apprends beaucoup, alors je me force. Je découvre la musique indé anglophone, des nouveaux héros entrent dans mes oreilles : Bill Callahan, Low, DM Stith, Espers, Sigur Ros, Phosphorescent, Joanna Newsom, Soap & Skin, Josephine Foster, Lhasa... Parallèlement à ce projet, je continue de mettre en musique mes textes, comme je le fais depuis que je suis enfant, sauf que mes textes ne ressemblent plus à des comptines, mais à de vraies chansons. À 26 ans, je quitte le groupe pour me consacrer à ma musique, sous le nom de Maud Octallinn (= Cantillon, mon vrai nom, mais dans le bon ordre, celui que j'ai choisi). J'ai commencé à utiliser cet anagramme très jeune, pour signer mes premiers écrits (des poèmes et des nouvelles).

    B&G : Quel rôle a joué ta mère dans ton éducation musicale et la construction de ta sensibilité ?

    MO : Dans ma famille maternelle, la pratique du piano se transmet de mère en fille depuis plusieurs générations, mais ni ma grand-mère ni ma mère n'ont eu la chance d'étudier la musique autant que moi. Je crois que c'est ce piano désaccordé et cette guitare à trois cordes sur laquelle ma mère puis moi avons appris à jouer et à chanter qui m'ont rendue un peu toctoc. J'aime les instruments abîmés, qui couinent, pleurent ou murmurent des histoires. Mon titre expérimental Resucito est un hommage à cet héritage maternel lo-fi (et mystique).

    B&G : Passons au présent ! En 2014, tu sors ton premier EP de trois titres, « Fête ratée »…

    MO : Oui, été 2014, le moral en berne, je joue mes nouveaux morceaux à mon ami Igor Moreno (producteur et ingé son de profession), qui m'aide à les enregistrer dans son studio, sans prétention, juste clavier/voix, pour avoir une trace. Après hésitation, je décide de mettre ces trois titres en ligne sur Bandcamp. C'est là que les ennuis ont commencé... La Souterraine en pince pour mon Bulldozer et me propose un premier concert à l'Olympic café. Hors de question de jouer seule, alors je cherche un batteur pour faire du bruit et prendre beaucoup de place sur scène. Par chance, je tombe sur Corentin (beau, gentil et doué), qui m'accompagne depuis maintenant plus d'un an. La mayonnaise prend bien, et hop, on monte notre premier set en duo en quelques semaines !

    Interview de Maud Octallinn, 21 janvier 2016

    UN UNIVERS MUSICAL SINGULIER-PLURIEL

    B&G : Ta voix et ta manière de chanter sont très singulières. Tu avais cette volonté de te distinguer ?

    MO : Peut-être parce que je n'ai jamais pris de cours de chant ? Je respire rarement au bon moment et ma prononciation laisse à désirer... En revanche, j'ai appris à déchiffrer des partitions pour piano en jouant une main et en chantant l'autre, c'est peut-être pour cela que je considère ma voix comme un instrument complice et parfois même comme une main droite supplémentaire. Je sens les limites de cette approche plus « jazz » que « chanson française ». J'ai conscience de placer l'auditeur dans l'inconfort et de le perdre avec certaines envolées lyriques.

    B&G : L'ambiance sonore de certains morceaux est également très particulière : on pourrait presque parler de variations moyenâgeuses sur certains morceaux...

    MO : Oui, vous n'êtes pas les premiers à faire ce lien. Je me suis beaucoup intéressée au chant grégorien et à la littérature médiévale. Il y a peu de modulations dans ma musique et mes compositions partent souvent d'un bourdon, que je m'amuse à triturer vers l'atonalité. Les compositeurs classiques que j'ai étudiés m'ont sans doute influencée : la seconde école de Vienne (Schöneberg, Webern), le club des 6 (Poulenc, Milhaud), et mes amours aussi : Mahler, Stravinsky, Debussy, Satie, Ravel, Messiaen, Arvo Pärt, Moondog... J'ai découvert la musique populaire sur le tard, finalement, et je crois que ça a foutu un gros bazar dans ma tête. Mais je ne sais pas si ces explications sont pertinentes, car aujourd'hui j'accorde tellement d'importance aux dimensions narratives et scéniques de mes morceaux et je réfléchis si peu au style que je souhaite pratiquer...

    B&G : Dans l'émission de France Culture à laquelle tu as participé, l'animatrice termine l'émission en disant que tu es la Nina Hagen de la Chanson français (http://www.franceculture.fr/emissions/les-carnets-de-la-creation/maud-octallinn-chanteuse), qu'en penses-tu ? 

    MO : J'ai ri parce que je ne la connaissais pas ! Des proches ont trouvé cette comparaison intéressante : une personnalité excentrique mais très saine d'esprit, qui en fait des caisses tout en s'excusant d'exister, une insoumise mystique, une impudique au grand jardin secret... Oui, il y a un peu de ça !

    B&G : Qu'est-ce-que tu écoutes en ce moment ?

    MO : Depuis la sortie de mon EP en 2014, j'essaie d'écouter tout ce qui se fait en matière de musique chantée en français, histoire de rattraper mon retard. En un an, j'ai découvert 50 ans de musique que je n'avais jamais écoutée de ma vie. J'ai eu la chance, à 28 ans, de découvrir Barbara, Gérard Manset, Dick Annegarn... Les compilations et les Mostla Tape La Souterraine sont une vraie mine d'or et m'aident beaucoup dans ce travail de recherche et d'écoute active. Mes goûts sont très éclectiques, y compris au sein même de cette niche francophone : j'écoute avec tout autant de plaisir les futuristes d'Aquaserge, les punks isolés (Fantôme, Le Bâtiment, Gontard !) les crooneurs plus identifiés (Bertrand Belin, Babx), les chamans du Saule (Philippe Crab, Antoine Loyer), les génies des mots et des planches (Mathieu Boogaerts, Fantazio, Nicolas Jules)... Et j'en découvre avec joie quasi quotidiennement.

    Interview de Maud Octallinn, 21 janvier 2016

    INTERVIEW « DERNIER COUP »

    B&G : Dernier coup de coeur ?

    MO : Je tombe très souvent amoureuse d'instruments de musique. Les derniers en date : un Beltuna diatonique, un piano bastringue nommé Coeury Paris, un Dulcitone tout cassé, un Petrof à grande queue rencontré à Prague, ou encore ma Telecaster déglinguée. Ça peut paraître matérialiste, mais il y a du vrai sentiment là-dedans.

    B&G : Dernier coup de rouge ?

    MO : Un Arbois rubis. Seule. Enfin presque, en compagnie d'une tartiflette maison, quoi. Le fromage, c'est important.

    B&G : Dernier coup de blues ?

    MO : J'ai récemment écouté toute la discographie de Nina Simone… Comment jouer du piano après cela ?

    Setlist du concert de Maud Octallinn aux Trois Baudets, le 18 janvier 2016 : J'aurais voulu aller au zoo (piano/batterie) > Prince FLAT (piano/batterie) > La soupe de ma maman (piano/batterie/soubassophone/trombone) > À cheval sur le monde rêvé sauvage (piano/batterie/basse/trombone) > La joie seule (piano solo + danseuses) > Pourquoi je chavire (piano/batterie/soubassophone/trombone) > De ma cabane (piano/guitare électrique/soubassophone/trombone + lampe torche et extrait de ma bible personnelle VIVRE) > Je suis une grosse flaque (piano/batterie/basse/trombone)

    Facebook : https://www.facebook.com/octallinn/  

    Bandcamp : https://maudoctallinn.bandcamp.com/ 


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