• La communauté pop indé : Interview du label Entreprise (03 février 2014)

    Interview de Benoit TREGOUET, du label Entreprise.
    Le 03 février 2014 - Locaux de Third Side Records / Entreprise (41 Rue Sedaine - 75011 PARIS
    Par Baptiste et Gérald PETITJEAN.

    La communauté pop indé : Interview du label Entreprise (03 février 2014)

    Au cours des prochaines semaines, nous allons partir à la rencontre de membres essentiels de la commauté pop indé : responsables de labels, patrons de bars, disquaires, ... Nous démarrons ce dossier par l'interview de Benoit TREGOUET, un des fondateurs et responsables (avec Michel NASSIF) du label Entreprise.

    Baptiste & Gérald : Quelle est l'histoire du label Entreprise ? Comment a démarré l'aventure ?
    Benoît TREGOUET : Michel NASSIF et moi, on s'occupait déjà du label Third Side Records. Entreprise est né de constats liés à la crise du disque et de la prolongation d'expériences initiées avec Third Side Records. Par exemple la série « Le Podium », sur laquelle on a sorti La Femme ou le premier Blind Digital Citizen. C'est aussi le fruit d'une réflexion sur ce que doit être un label aujourd'hui : comment faire, quoi faire, ce qu'on avait fait et ce qu'on voulait faire différemment. On avait sorti uniquement des artistes qui chantaient en anglais, et on a centré Entreprise sur des artistes qui chantent en français. On privilégie aussi les formats courts.

    B & G : La naissance d'Entreprise remonte à un an environ ?
    BT : Oui, environ un an et demi. Ça correspond à l'installation dans nos locaux (41 rue Sedaine – 75011 PARIS).

    La communauté pop indé : Interview du label Entreprise (03 février 2014)

    B & G : Quelques mots sur votre autre label, Third Side Records.
    BT : C'est le label de Cocosuma, Fugu, Flairs, Syd Matters, Tahiti Boy, … On a démarré en 2001, dans la chambre à coucher de Michel comme il se doit (c’est d’ailleurs aussi là que se sont enregistrés les premiers disques …). Donc en gros, on a monté Third Side, pile au moment du début de la crise du disque. Un sens du timing parfait.

    B & G : Quel est le travail du label Entreprise ? Découvrir les talents, les conseiller, les faire éclore, les promouvoir ?
    BT : Tout à fait. Ca comprend toutes ces étapes. Nous, on a la particularité d'avoir notre propre studio. On produit et on encadre pendant les phases d'écriture et d'enregistrement. On s'occupe aussi des lancements et de l’accompagnement pour les premiers concerts. Clairement, on fait du développement d'artistes. Une des réponses à la crise du disque, ce n'est pas moins de labels ; au contraire, c'est encore plus de labels. Un des problèmes de la crise, c'est qu'il n'y a plus de sous et que ça a conduit à un retrait des labels et de leur travail et implication dans le processus artistique, alors que paradoxalement il en faudrait encore plus pour découvrir et accompagner les artistes. Il y a aussi eu un discours assez négatif contre les « intermédiaires ». Or, les labels ne sont pas des intermédiaires, ce sont des producteurs. Il n'y a pas un seul disque qui sorte sans label, et ce n'est pas pour rien. Radiohead – et encore, c'est un groupe développé sur une major pendant 15 ans, très établi – a voulu faire sans label et, derrière, ils se sont empressés d’y revenir. Le vrai problème pour un label, c'est la difficulté du financement.

    B & G : Monter un label indépendant aujourd'hui, c'est presque un sacerdoce.
    BT : Carrément. Mais c'est un peu moins un sacerdoce à partir du moment où tu ne te fais pas trop d'illusions. Aujourd'hui, il n'y a plus vraiment de marché. Il faut pouvoir se permettre de financer cela et d'investir un peu à perte, ou de diversifier les sources de revenus, par exemple en travaillant dans l'audiovisuel. L'idéal, c'est de réussir à trouver un groupe qui cartonne ou de produire un album qui devient un classique et qu'on écoutera encore dans une dizaine d'années. C'est très compliqué : les chiffres de vente sont quasi inexistants.

    La communauté pop indé : Interview du label Entreprise (03 février 2014)

    B & G : Pour un petit label, il n'y a pas aussi une difficulté de promotion et de marketing ?
    BT : Pas trop. Il faut surtout y consacrer du temps. Actuellement, beaucoup de choses sont possibles : Internet permet des choses incroyables. Pour information, on vient de signer un accord pour un contrat de licences avec Sony ; on espère que cela va nous amener plus de visibilité et de force de frappe pour la diffusion et la promotion.

    B & G : La stratégie économique d'Entreprise est axée sur les formats courts et le vinyle. Est-ce que vous allez vous diversifier, par exemple avec des LP ?
    BT : Tout à fait. 2014 va être une année importante car on va sortir nos premiers albums. En fait, c'est très important que l'artiste soit connu et identifié entre 6 et 12 mois avant la sortie de son premier album. Sinon, on n'a aucune chance d'être visible et d'exister. D'où le gros travail d'accompagnement et d'encadrement en amont. Concernant le vinyle, c'est simple : ça nous coûte très cher. Mais les rares gens qui sont encore prêts à dépenser de l'argent pour de la musique et qui vont chez les disquaires achètent à 80% du vinyle. Ce sont des passionnés de musique et ils veulent avoir un bel objet.

    B & G : Vous parliez auparavant du groupe La Femme qui a démarré avec vous. Est-ce que vous avez encore des relations avec eux ?
    BT : Pas de relations de business : on a sorti le premier EP de La Femme en 2010, donc c'est un peu loin, et on ne travaille plus avec eux depuis plus de deux ans. Mais on a des relations amicales oui. On se connaît bien. Et on continue à récolter les fruits de notre collaboration !

    B & G Comment avez-vous vécu la récente Victoire de la Musique attribuée à La Femme ? On a l'impression, au vu des réactions sur les réseaux sociaux, que la communauté pop indé au sens large a été vraiment très contente de leur récompense, qui a été vécue comme une reconnaissance de ce type de musique.
    BT : C'est vraiment super. C'est une très bonne nouvelle. Je pense que c'est un groupe fondamental, qui marque un vrai changement d'époque. Pour nous, c’est clairement avec La Femme qu'a commencé le chantier de refondation de la pop française.

    B & G : Justement, qu'est-ce que vous pensez de la scène pop française qui a émergé depuis quelques années, avec beaucoup de densité, de qualité, des paroles en français, et des directions musicales très différentes ?
    BT : Il y a plein de choses qui se passent. C'est excitant, ça fait vraiment plaisir. Tout le monde est content, nous les premiers. Et le fait de chanter en français est très important : ça montre qu’on peut à nouveau chanter en français sans rester dans un carcan « chanson ».

    B & G : Qu'est-ce qui vous a motivé, Michel et toi, pour lancer votre propre label ?
    BT : Michel, lui, est musicien. Au départ, il avait envie de produire son propre groupe. On était aussi dans la mythologie des labels indépendants anglo-saxons. Moi, j'ai toujours travaillé dans le monde de la musique. Auparavant, au lycée ou pendant mes études, j'ai participé à des fanzines de musique.

    B & G : Est-ce qu'il y a des groupes du label Entreprise avec lesquels il y a une totale osmose sur le projet musical ?
    BT : Tous ! Tu ne fais pas de choix entre tes enfants. Leurs styles sont parfois très différents mais ils ont tous une particularité qui nous a convaincus de travailler avec eux. Je ne vois pas le label comme une œuvre d'art : je n'aime pas trop les labels qui écrasent les artistes, qui prennent trop de place, avec des artistes qui deviennent inféodés au label.

    B & G : Un mot ou quelques mots sur les artistes d'Entreprise ?
    BT : On cherche des artistes qui sont singuliers, qui sont originaux, qui ont du caractère, qui ont du courage et qui communiquent un truc vital, une énergie. Ce sont vraiment leurs points communs.

    B & G : On va maintenant faire un petit zoom sur chacun des artistes du label. Superets ?
    BT : C'est bête à dire comme ça, mais ça compte beaucoup pour nous : c'est le premier groupe qu'on a signé qui est basé en Province (à Rennes, ndlr). J'adore Paris mais il se passe aussi plein de choses intéressantes en Province, à Rennes, à Bordeaux, à Clermont-Ferrand, ... Après, la chanson 160 Caractères pour te dire adieu, c'est un super morceau pop à l'anglo-saxonne mais avec des influences françaises assez claires (Bijou, Téléphone), très évident, très spontané, avec un super texte en français, très lisible, mais avec aussi un sens assez complexe.

    B & G : Juniore ?
    G : J'aime beaucoup leur son 60's, leur pop douce.
    BT : Les textes sont brillants et la voix est superbe. La rencontre a été assez simple. Juniore, c’est un peu la famille. Anna Jean, qui écrit et chante, était la chanteuse de Domingo, un groupe de Third Side Records. Et c’est produit par Samy Osta qui a réalisé l’album de La Femme. On n'a pas été les chercher très loin !

    B & G : Lafayette ?
    BT : Il fait ce que j’appelle une « hyper-variété » chic et décalée. Je le vois comme un Woody Allen de la chanson, qui met en en scène sa dépression de manière humoristique. Franchement, des morceaux comme Les Dessous Féminins ou Eros Automatique, je me demande pourquoi ça ne passe pas tout le temps à la radio.

    B & G : Jérôme Echenoz ?
    BT : Le morceau Le Chrome et le Coton est magnifique. Dans la production musicale récente, y compris en dehors du label Entreprise, c'est vraiment un morceau qui m'a marqué. Je suis très fier de l’avoir produit.

    B & G : Moodoïd ? C'est peut-être le groupe, actuellement, qui cartonne le plus et qui fait le plus parler de lui au sein de l'écurie Entreprise.
    BT : Que dire ? Il y a trop de choses à dire, c'est tellement riche. Pablo Padovani (le leader du groupe) est un garçon très doué, comme on en rencontre trop rarement. J'aime leurs influences qui sont issues du jazz ou des musiques du monde, leur façon de les retranscrire de manière très personnelle, de bousculer nos idées de la musique et les préconceptions des auditeurs. Quand tu écoutes leur musique, il se passe quelque chose, c'est une aventure. Et en live, c’est un vrai spectacle, très glam, avec des costumes et des paillettes. Leur premier album va sortir cette année.

    B & G : Blind Digital Citizen ?
    BT : La première fois que tu les écoutes, c'est assez déstabilisant. Il faut y revenir à plusieurs fois : on met du temps à rentrer dans leur univers, mais quand y est, on est à bloc, on se passionne pour eux, de manière très intense et radicale. Pour tous nos groupes, on essaye de créer une histoire. Ils rentrent en studio pour enregistrer le premier album : ça va être assez fou je pense, un mélange de pure poésie et de choses assez violentes.

    G : Pour rebondir sur le côté « création d'une histoire », j'ai trouvé très intéressante la manière d'amener l'univers de Lafayette avec la trilogie amoureuse.
    BT : Merci ! Malheureusement, la crise a un peu tué le glamour et le fun. On s'est dit que, quand tu lances artiste, il faut aussi que les gens soient contents.

    B : Ça aurait été dommage, avec quelqu'un comme Lafayette, de faire juste quelque chose de standardisé et de lisse.
    BT : Complétement, l’idée c’était de ramener un truc drôle et original. Et puis surtout ne pas prendre les gens pour des cons, ne pas essayer de leur vendre de la merde. D’où ce concept d’ « hyper variété ». C’est presque devenu un gros mot la variété, un terme très péjoratif alors qu’à la base c’est notre « pop » à nous, un truc grand public et populaire mais de qualité ! Quand tu fais des choses bien, avec de l'originalité, de la générosité et un vrai univers, le public est là. On l'a vu cette année avec le succès de Stromae. Il y a d’ailleurs peut-être plus d'originalité et de risque chez lui que dans beaucoup de la production dite indépendante. Esthétiquement ça peut déplaire, mais je reconnais un vrai talent dans la production et dans les idées.

    B & G : Y-a-t-il un groupe ou un artiste, qui n'est pas chez Entreprise, et que tu aurais aimé signé ?
    BT : Un seul je crois, c’est assez loin de ce qu’on fait: il s'agit d'Acid Arab signé sur le label Versatile. Je trouve ça super, je suis un peu jaloux oui.


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