• Interview d'Accident, 24 juin 2019.

    Par Gérald PETITJEAN.

    Cette interview a été réalisée le 16 mars 2019, à l'occasion de la sortie de  la sortie du maxi EP d'Accident "Dernier Voyage", sur Little John - le label.

     

    Interview d'Accident (24 juin 2019)

    Gérald : Comment avez-vous démarré la musique ? Quand avez-vous eu envie de faire de la musique ?

    Jérémy : Depuis que je suis gamin, j’ai envie de jouer de la musique. On a un oncle qui joue de la basse, et qui était dans un groupe de jazz. J’ai des souvenirs les avoir vus en concerts. Ca m’avait impressionné. Ma mère m’en parle encore.

    Laurent : C’est venu un peu plus tard. Notre cousin Romain jouait déjà de la musique (ndlr. Romain Guerret, leader du groupe Aline, et qui se cache aussi derrière les projets Dondolo et Donald Pierre) ; il avait six ans de plus que nous. Et je me suis intéressé aux samplers et aux synthés. Jérémy faisait de la guitare.

    J : Oui, j’avais pris quelques cours de guitare vers l’âge de 10 ans. Auparavant, à 8 ans, ma mère m’avait inscrit à des cours de piano. Et ça n’avait pas du tout fonctionné. Le prof était hystérique, il a failli me dégoûter de la musique.

    L : Je suis beaucoup plus autodidacte. Je bidouillais des machines.

    G : Et vous avez tout de suite eu envie de jouer ensemble ?

    J : A la fin du collège, au début du lycée, on a formé un groupe. Avec un copain batteur, Damien. On faisait des reprises des Pixies.

    L : On s’appelait les Seixip. Pixies à l’envers !

    J : On a encore les cassettes de l’époque. Je crois qu’il ne faut pas essayer de les écouter (rires). Ensuite, on a une période Sonic Youth. On n’écoutait que ça. Puis, Laurent s’est mis plus sérieusement à la musique quand il a découvert les logiciels de MAO (Musique Assistée par Ordinateur).

    L : C’était quand on était étudiants à Lyon. Entre 2000 et 2005. On jouait d’ailleurs avec Rémi, qui a intégré Accident pour jouer en concert. On s’intéressait beaucoup aux groupes anglais, et aussi aux groupes français qui avaient digéré leurs influences anglaises. On avait compris qu’on pouvait faire autre chose que de la chanson et que de l’électro, qu’il y avait une autre discipline qui s’appelait la pop. Et on a créé Accident en 2009. On a fait quelques tentatives de textes en anglais sur le premier album. Mais ça sonnait un peu fake car on n’est pas bilingues. Donc on s’est mis écrire uniquement en français.

    J : On a racheté des vieux synthés, notre son devenait plus typé, plus cadré.

    G : Laurent, tu as ensuite rejoint les projets de Romain Guerret, Dondolo, Youg Michelin, puis Aline.

    L : Oui. Romain avait besoin de monter un groupe pour jouer les morceaux du deuxième album de Dondolo sur scène. Et je l’ai accompagné aux claviers.

    G : Dans la famille, vous êtes tous musiciens ! Ce n’est pas banal.

    L : En fait, on n’est quatre à jouer de la musique : notre oncle, Romain, Jérémy, et moi.

    G : Vos parents aimaient la musique ?

    J : On écoutait quand même beaucoup de musique dans la famille. De la variété. Du Michel Sardou.

    L : Michel Delpech. Les Bee Gees. Ça nous a bercés.

    J : Finalement, c’est resté dans notre cerveau.

    L : D’ailleurs, on écoute beaucoup de musique des années 80 ou des yéyés. Des trucs de niche.

    J : Des one-hit wonders. Il y a des super morceaux. Par exemple « Des requins dans ma radio » de Mylène. C’est un peu du Cyndi Lauper en français.

    L : A l’époque, dans les années 80, ils cherchaient vraiment des sons originaux.

    J : C’était un foisonnement de trucs un peu barrés. Qui n’ont pas toujours eu du succès.

    G : Jérémy, tu as ensuite remplacé Laurent, pour jouer des claviers dans le groupe Aline. Pendant cette période Dondolo – Aline, vous avez toujours continué Accident ?

    L : Je n’étais pas très disponible. Mais dès qu’on avait un peu de temps, on jouait ensemble, on cherchait des idées, on composait.

    Interview d'Accident (24 juin 2019)

    G : Dans l’EP "Dernier Voyage", qui vient de sortir, il y a des morceaux qui datent de cette époque ?

    J : Non. Ce sont des morceaux composés assez récemment. Le plus vieux date de 2015, c’est « Dernier Voyage ».

    J : La démo de « Dernier Voyage » était d’ailleurs quasi-instrumentale.

    L : On a fait beaucoup de tests de textes. Mais qui ne fonctionnaient pas. Et il y a eu un déclic.

    J : On savait que la musique était super.

    G : Votre EP est une sorte de kaléidoscope des années 80. Comme six vignettes Panini, qui illustrent des styles différents des années 80.

    J : Ce sont toutes nos influences digérées et transformées, qui se retrouvent dans une création personnelle, sans faire de copier-coller. Notre style, c’est de la weird pop.

    G : Le morceau « Dernier Voyage » est une synthèse de tout ça. Avec les guitares « ligne claire », les nappes de synthés, la voix très éthérée et légèrement trafiquée.

    L : Oui. « Sur la route » regroupe aussi beaucoup d’influences.

    J : « Oh Amalia » est très indie. C’est complètement « ligne claire », dans la lignée de Sarah Records. "Amour, Gloire et Beauté", c’est un peu une référence au funk blanc, dans le style Chagrin d’Amour. Satirique, avec de la dérision, sur le fil du rasoir.

    G : Le début me fait penser à « J’veux pas rentrer chez moi seule » de Regrets. Dans la deuxième partie, ça part dans un style plus New Order période Ibiza.

    J : On voulait faire un morceau dansant, mais un peu bizarre. Des couplets avec des synthés entêtants, puis des refrains qui ouvrent sur un autre esprit.

    L : Dans les textes, on voulait faire quelque chose de rigolo. Sans tomber dans le sketch des Inconnus.

    G : Il y a un morceau qui est assez singulier. C’est « Déjà vu, déjà fait ».

    J : C’est très gainsbourien. Au départ, ça ne devait pas être une chanson. Je venais d’acheter une boîte à rythmes Yamaha. Je voulais la tester, en faisant un beats cyclique. Avec les nappes de claviers, ça ressemblait à un reggae bizarre.

    G : Ça me fait penser au deuxième album des Specials. Une rythmique reggae ska, mais avec un tempo assez lent, des voix éthérées et très blanches.

    J : Le texte qu’a trouvé Laurent est super. Ce concept de listing de ce qu’on a fait ou pas fait dans sa vie.

    L : C’est venu naturellement. J’ai voulu jouer avec le côté cyclique de la musique.

    G : Comment avez-vous choisi l’ordre des morceaux de l’EP ? En particulier le premier morceau, « Dernier Voyage », et le dernier, « Amour 95 ». Car on a l’impression que ces deux chansons se répondent. On commence par le dernier voyage et on termine par un retour dans le passé, un peu nostalgique.

    L : « Dernier Voyage », c’est la chanson du dernier amour. Et « Amour 95 », celle du premier amour.

    J : Effectivement. La boucle est bouclée. Mais on ne l’a pas fait consciemment.

    L : Pour le tracklisting du disque, il a fallu prendre en compte les bpm. Ça nous a pas mal embêté. Sur scène, on fait l’inverse : on termine par « Dernier Voyage ».

    J : En fait, il fallait créer une dynamique. On n’avait pas trop le choix pour bien placer « Amour, Gloire et Beauté », qui est le morceau plus lent.

    G : Sur scène, vous êtes trois. Avec Rémi qui vient vous épauler à la guitare et aux claviers. Ça amène une vraie épaisseur, de la densité.

    J : C’est top. Tout est quasiment joué live, sauf les rythmiques. Du coup, on se fait vraiment plaisir. Et ça nous permet de nous concentrer sur le chant.

    Interview d'Accident (24 juin 2019)

    G : Vous m'avez dit que vous aviez joué avec Rémi quand vous étiez au lycée. Il a été partant tout de suite quand vous l’avez contacté pour rejoindre Accident en concert ?

    J : Il était ravi. Ça faisait un petit moment qu’il n’avait pas joué dans des groupes. Même s’il joue régulièrement du piano chez lui.

    L : Il a été emballé par le projet. C’est rigolo de rejouer avec ses potes de lycée, presque vingt ans après.

    J : C’est le revival de Spacious Dump !

    (Rémi vient de nous rejoindre)

    G : Et toi Rémi, qu’est-ce que tu as pensé quand ils t’ont demandé de jouer avec eux sur scène ? Tu as été partant tout de suite ?

    Rémi : J’étais content qu’ils m’appellent. Ça m’a donné envie de partir à l’aventure. Je me suis quand même posé des questions avant d’accepter car ça faisait quinze ans que je n’avais pas joué sur scène, et que je n’écoute pas trop de pop.

    G : Quelle musique écoutes-tu ?

    R : Beaucoup de punk et de rock. Des groupes comme Protomartyr, Uranium Club.

    G : Quelle suite vous envisagez, après les concerts qui ont eu lieu en mars, et ceux programmés fin juin ?

    J : On aimerait bien partir en tournée en province.

    L : Et ajouter trois morceaux plus anciens, pour faire 45 ou 50 minutes. On a d’ailleurs intégré un vieux morceau dans notre setlist de concert : « Pas vraiment ».

    J : On sait qu’on peut compter sur des gens pour aller jouer à Bordeaux, Lyon, Toulouse.

    G : En concert, ça pourrait être chouette de faire une reprise.

    L : Oui reprendre un morceau d’un style complètement différent. Un vieux titre de soul par exemple. Et l’amener dans une direction plus électro.

    J : Un morceau de Franki Valli et des Fours Seasons. Je suis vraiment fan des Four Seasons.

    G : J’ai cru que tu allais me dire Franky Vincent …

    J : Remarque, ça pourrait être drôle et bizarre.

    G : Comment s’est passée la sortie de l’EP ? C’est la première sortie du label Little John, créé par Baptiste (ndlr. mon frère, co-créateur et co-animateur du blog Little John’s Pop Life) ?

    J : C’est super. Il est passionné. On se connaît depuis longtemps. Depuis la période Young Michelin et Aline. Avec Aline, on avait même embarqué Baptiste dans le camion de tournée ! On avait bien rigolé (Aline On Tour - En tournée électrique avec Aline).

    L : Et il s’est bien défoncé pour la promo, à l’occasion de la sortie de l’album : des concerts, des interviews, l’émission de télé de Jacky sur IDF1, une émission de radio.

    Interview d'Accident (24 juin 2019)

    G : On va terminer avec l’interview Dernier Coup. Dernier coup de cœur ?

    J : Le sandwich américain de la brasserie Barbès. Au bœuf de Galice.

    R : Un kebab. J’étais bourré.

    J : En musique, c’est « Autoroute » de Limousine. C’est un morceau assez krautrock.

    L : « Enfant », de Rouge Gorge. C’est très synthpop.

    R : Uranium Club. « Who made the man ? ».

    G : Dernier coup de rouge ?

    J : Hier soir, avec Baptiste.

    G : Dernier coup de gueule ?

    J : Avec OUI GO. Pour venir en train à Paris. Ils nous ont fait payer un supplément bagage pour nos instruments.

    R : Le chauffeur Uber qu’on a pris hier. Pas sympa. Il ne voulait pas qu’on mette nos instruments dans la voiture.

     

    Accident sera en concert le samedi 29 juin au Bus Palladium (6 rue Pierre Fontaine - 75009 Paris) et fera un DJ set le vendredi 28 juin Chez Tony - Taproom Gallia (2 rue des Petites Écuries - 75010 PARIS)

     

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    "Dernier Voyage", le maxi EP d'Accident, peut être commandé en MP via le compte Facebook de "Little John - le label" (vinyle : 14 Euros, CD : 6 Euros) :

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  • Interview de Nicolas Vidal, 14 juin 2019.

    Par Baptiste et Gérald PETITJEAN.

    Interview de Nicolas Vidal (14 juin 2019)

    Baptiste & Gérald : Comme tu le chantes dans ta chanson « Pop boy à Paris », tu es d'influence plutôt anglo-saxonne bien que tu privilégies le chant en français. Comment expliques-tu ce croisement ?

    Nicolas Vidal : Concernant l'écriture en français, il est bien entendu plus simple d'écrire dans sa langue. J'ai fait quelques tentatives en anglais sur mon deuxième album avec deux titres en anglais dont la finalisation m'a pris un temps fou… Depuis les années 60 et les Beatles, la musique anglo-saxonne et anglaise en particulier influence le monde entier : si tu aimes la pop, tu aimes forcement la musique anglaise. Cela dit pour le morceau « Pop boy à Paris », j'avais envie de me moquer un peu de cette tendance qui a imposé de faire du rock ou de la pop en anglais, et qui disait qu’Indochine ou BB Brunes c'était pas terrible. Au contraire je pense que la pop en français a eu de grands noms, des noms qui sont aussi important à mes yeux que les grands noms de la pop anglaise.

    B & G : A qui penses-tu en particulier ?

    NV : Au début des années 80 en France, la période rose bonbon, Taxi Girl, Elli et Jacno, Indochine dans un genre plus mainstream. Daho aussi, Lio. Toute cette scène de la fin des années 70-début 80 a été, à mes yeux, le vrai âge d'or de la pop en français. Je suis né en 76 et j'écoutais tous ces gens quand je suis sorti de Chantal Goya et de Karen Cheryl. Et puis vers 10 ou 11 ans, le plus grand choc est tout de même venu de l'Angleterre : Depeche Mode et The Cure, c'étaient des groupes de new wave mais avec des morceaux très mainstream en même temps. Bref toute la musique que j'ai écoutée entre 10 et 15 ans a forgé toute la base de ma culture musicale. J'insiste sur le fait que quand tu es enfant tu ne te mets pas de barrière dans ce que tu écoutes : il n'y a pas ce qui est hype et ce qui n'est pas hype, il y a juste de bonnes mélodies. Et puis si tu prends tout simplement Lio et son album le plus connu Pop model, tu te rends compte que ce sont de super mélodies mais que la production est également très pointue, avec la participation de John Cale, Jacques Duvall, Alain Chamfort. Ce ne sont pas n'importe qui !

    B & G : Il y a un problème français vis-à-vis de la pop ?

    NV : Il y a un problème de snobisme en France. En Angleterre tu peux aimer Kylie Minogue et Franz Ferdinand, cela ne pose de problème à personne. Quand je sors mon premier album en 2011, Lio n'était pas complètement réhabilitée, comme elle l'est maintenant. Il ne fallait jurer que par Dominique A, Miossec, Vincent Delerm.

    B & G : Certaines chansons de Bleu piscine nous ont fait penser au dernier album de Pascale Borel...

    NV : J'aime beaucoup Pascale, j'aime beaucoup Mikado aussi d'ailleurs. Pascale avait accepté de venir chanter sur scène avec moi pour la sortie de mon premier album. Je l'avais rencontrée à l'occasion d'une interview pour la sortie de son premier album solo Oserais-je t'aimer. C'est la première artiste à avoir beaucoup compté pour moi qui a accepté de collaborer sur l'un de mes morceaux. Cela me permettait de raccrocher les wagons de cette pop que j'ai tant aimée pendant mon enfance et mon adolescence. C'était comme un certificat !

    B & G : Tu t'es aussi essayé à la chanson en italien. Le morceau "Amore", extrait de l’album Les nuits sereines n’existent pas, est superbe…

    NV : Merci. La chanson "Amore" ne devait pas être sur l'album au départ. C’était la musique du film “Maîtresse”. Le réalisateur Olivier Briand, un ami, qui réalisait son premier court-métrage, avait besoin d’une chanson italienne, et il avait choisi une chanson des années 60, très nostalgique. Sauf que les droits pour utiliser la chanson dans le film coûtaient très chers.  Le film était déjà tourné, alors il m'a demandé de lui faire une chanson en italien pour le film. Le temps et le budget ne me permettaient pas de faire une chanson se rapprochant des arrangements d'une chanson des années 60, mais je lui ai proposé de faire une chanson un peu plus italo-disco. Avec Thierry Garacino qui travaillait avec moi sur mon deuxième album, on s'est lâchés ! J'ai réécouté Valérie Dore, deux de ses 45 tours que j'adorais. La structure de ce morceau n'est pas commune, afin de respecter le timing du film : il y a une intro, un premier couplet, un refrain et ensuite on a deux couplets. J'ai demandé à Pascale Daniel de faire les chœurs. Très vite après la projection du film, dont le morceau est également devenu le générique de fin, j'ai senti que le public réagissait très bien. Alors j'ai décidé de la mettre sur le troisième album et de tourner un petit clip dans les Pouilles… Et puis cela fait le lien avec un certain courant de la pop française qui était très portée sur l'Italie : Daho, Lilicub etc. D'ailleurs, dans un genre un peu différent de la pop anglaise, la musique italienne est plus spontanée que la musique française… Qu'on parle du mouvement High Energy, ou de Sabrina, bien qu'elle soit le cliché de la chanteuse bimbo, c'était super bien produit et assez queer. Cela m'a autant construit que Question of Lust de Depeche Mode. Il y avait moins de complexe à l’époque : l'imagerie des Pets Shop Boys, de Franky Goes to Hollywood… Après on est revenus à un certain puritanisme, avec pas mal de critères hétéro-normés dans la pop, même si je n'aime pas trop utiliser ce terme. En France, on n'a pas trop connu ça, un peu avec l'Indochine des années 80 qui avait le mérite d’amener la question du genre dans la pop mainstream.

    B & G : Avant de synthétiser toutes ces influences, tu as eu une formation musicale ? Tes parents écoutaient quel genre de musique ?

    NV : Comme beaucoup d'enfants, j'ai fait un peu de solfège mais ça m'a gonflé rapidement. En revanche, dans ma famille, la culture était très importante : il y avait beaucoup de livres chez moi, des disques… J'ai commencé à faire du théâtre à 11 ans. Mes parents écoutaient Brel, Nougaro, Brassens Led Zeppelin, Deep Purple, Bernard Lavilliers… Cela ne me parlait pas beaucoup à l’époque, mais le point de ralliement  était fait par France Gall, qu’ils écoutaient beaucoup et que j’adorais. Ils m'ont emmené voir des concerts très tôt. Les immanquables des années 80, Chantal Goya, Jean-Jacques Goldman, Mylène Farmer, Depeche Mode. Cela dit mes idoles, quand j'étais plus jeune, étaient dans le cinéma. J'étais fan de Mickey Rourke et de Béatrice Dalle. Côté réalisateurs, j'adorais Bertrand Blier, Jim Jarmusch, des choses plus indépendantes. En revanche, je suis passé complètement à côté des bandes originales, sauf peut-être celle d’Arizona Dream. Gamin, mon film préféré était "L'histoire sans fin", j'étais fan du morceau « NeverEnding Story ». Je ne savais pas que c’était Moroder à l’époque.

    B & G : Tu t'es mis ensuite au piano en autodidacte ?

    NV : La veille de mon départ pour Paris où je suis monté à 24 ans pour faire du théâtre, je vais boire un verre avec une amie qui me présente alors son nouveau mec, Sébastien. Il était musicien, il avait un groupe. Et il me lance sur le fait qu'il a appris que j'écrivais des textes, des poèmes… Je lui laisse quelques textes, je pars à Paris, et quelques semaines après il m'appelle pour me dire qu'il a trouvé une mélodie sur l'un de mes textes, un texte intitulé « Septième Art », une chanson sur le cinéma, y'a pas de hasard ! Il me joue l'instrumental au téléphone. Je trouve ça super ! Je suis venu à la composition de musique par l'écriture : j'écrivais beaucoup de textes, j'avais des mélodies en tête, et quand je revenais chez moi à Bordeaux, on trouvait des mélodies plus fines, des arrangements. A la fin de mes cours en 2003-2004, je monte une pièce, dont les scènes devaient être reliées par des chansons. Alice Bassié, que j'ai rencontrée via les petites annonces de la Sacem, a travaillé des mélodies sur mes textes… Au final, j'avais plus de 20 chansons, et j'ai décidé de faire un petit concert. Je sentais qu'il y avait plus d'émotions avec mes morceaux que lorsque je jouais au théâtre… J'ai donc arrêté le théâtre pour me consacrer à la musique. Je faisais des choses très “chanson” à l’époque. Peu après, au Pop In, je rencontre Anne et Guillaume qui faisaient  de l'électro sous le nom de Radioedit. Ils me proposent de tester des synthés et m’apprennent les rudiments de Cubase. Je découvre les samples, les boîtes à rythmes… Et je me mets à la pop. La plupart des chansons de mon premier album sont issues de cette période.

    Interview de Nicolas Vidal (14 juin 2019)

    Photos de Sébastien Navosad

    B & G : Comment se déroule l'enregistrement de ton premier album ? 

    NV : Un ami me présente le manager de Matmatah, groupe qui était en train de se séparer à ce moment-là. Eric, le bassiste du groupe, cherchait des projets à réaliser, à produire. Il a beaucoup aimé mes maquettes, contre toute attente, car on ne venait pas vraiment du même monde musical ! On se rencontre à Paris, il me dit qu'il est tout à fait sensible à mes influences Jacno, Mikado… Me voilà parti en Bretagne, en 2011, pour travailler mes chansons avec lui. Je me retrouve en studio, mais je ne sais pas comment cela fonctionne ! Par exemple, je ne savais pas qu'on enregistrait normalement une voix témoin, et puis qu'on supervisait l'enregistrement par ailleurs. Ce n'est qu'au bout du cinquième jour qu'Eric m'a dit que ce n'était pas nécessaire que j'aille chanter à chaque fois que les musiciens jouaient ! Thierry Garacino devait au départ mixer l’album, mais il m'a aidé à retravailler quelques chansons, à rendre plus pop certains titres qu’on avait emmenés vers un son que j’aimais moins par la suite… Deux réalisateurs pour cet album donc, qui ont été ultra bienveillants et ouverts, auprès de qui j’ai beaucoup appris !

    B & G : L'enregistrement du deuxième album semble t'avoir définitivement orienté vers la musique ?

    NV : D'abord, c'est l'album où j'ai vraiment défini mon style. Et puis après avoir découvert l'enregistrement en studio, je n'arrêtais pas d'écrire et de faire des maquettes. Ma force était de ne pas être musicien : je compensais ma faiblesse technique par des gimmicks. C'était très raccord avec ce que j'écoutais. D'ailleurs, il y a deux morceaux que j'avais composés à l'époque du premier album qui se sont retrouvés sur le troisième : « Pop boy à Paris », et « Sous ton ombrelle ». Il y a un fil tout de même dans cette décennie de musique ! Maintenant que j'ai défini un socle, j'ai plus envie de faire des collaborations.

    B & G : Dans la scène française actuelle, qui t'a le plus marqué ?

    NV : Musicalement, je me sens assez proche de Cléa Vincent, et de sa légèreté mélancolique. Quand j'ai écouté sa musique, j'ai senti une familiarité d'influences et de spontanéité. Cela dit, on a l'impression que c'est simple ce qu'elle fait, alors que ses compos sont très travaillées, avec des accords particuliers. Après, je me sens assez proche de ce que fait Romain Guerret, ou plutôt je sens qu'on a écouté les mêmes choses quand on était plus jeunes. J'adorais son projet Dondolo, qui était très en avance sur ce style années 80, avec des synthés, un mélange de Gotainer et d’italo-disco. J'aime beaucoup Niki Demiller aussi, c’est un super mec. On a un projet de spectacle basé sur des chansons de Françoise Sagan. On ne vient pas du même monde musical, il est plus rock que moi. Mais on se retrouve sur plein d’influences malgré tout. Il a un vrai talent de compositeur et d'arrangeur. J'ai très hâte d'écouter son album. J'aime beaucoup Jo Wedin & Jean Felzine ; Jean Felzine écrit de très beaux textes, il chante et joue admirablement bien. J'aime beaucoup le projet très soul de Jo Wedin : on est tous avec nos synthés, et elle, elle revient dans ce style très produit, acoustique… J'aime beaucoup Adrien Gallo aussi, son album solo Gemini m'a subjugué. Le morceau "Oslo" est un chef d'œuvre à mes yeux. C'est très fin, tout comme ce qu'il a écrit pour Vanessa Paradis. Et puis Loane, je trouve son dernier album vraiment très réussi. J’aime quand les chanteuses font elles-mêmes leurs prods. C’est souvent très personnel. C’est le cas de cet album.

    B & G : Et tu as une double vie : parle-nous de Faces Zine, le webzine dont tu es le fondateur.

    NV : Ma première motivation était que je voulais me remettre à la photographie. Parallèlement à la musique, j'ai bossé dans la mode pendant plus de quinze ans. Et j'avais toujours bien aimé les numéros de fin d'année de Vogue dans lesquels tu pouvais lire des portraits d'artistes, où figuraient des photos persos, leur playlist etc. Donc j’ai créé un format d’interview à laquelle j’aurais aimé participer en tant qu’artiste. J'ai commencé par interviewer Constance qui joue avec moi sur scène, pour son projet Une Femme Mariée, puis Pierre Faa. Pour le troisième numéro, j'ai interviewé Pascale Borel. Cléa Vincent a rapidement accepté, tout comme Romain Guerret, Jean Felzine et Jo Wedin, Bertrand Burgalat... Ça a vite pris au niveau des artistes, des attachés de presse… Et puis, grâce à Jeanne, la copine de Romain, on m’a proposé de rejoindre un programme d'incubation, ce qui a fait passer un cap à Faces. Pour moi, c'est faire de la musique d'une autre manière, en faisant la promo des groupes et artistes que j'aime. Et défendre aussi la musique pop qui est moins mise en avant. 

    B & G : Quels sont les projets sur lesquels tu es en train de travailler ?

    NV : J'ai réalisé avec Valentin Aubert l'album d'Emma Solal qui est sorti cette année, et j'ai écrit des chansons pour elle. Et puis j'ai travaillé sur quelques morceaux pour moi, j'en suis aux prémices de mon quatrième album. J’ai envie d’aller sur quelque chose de plus soul. J'ai envie d'élargir ma palette. J'ai fait mon album Lio, j'ai envie de passer à Diana Ross maintenant ! Mais j'ai surtout un projet de scène et d’album : des reprises de chansons écrites par Françoise Sagan pour Régine, Mouloudji, Gréco… Je vais le faire avec Niki Demiller qui s’occupe des arrangements. J'essaie de raccrocher ces chansons à mon univers personnel. Ça s'appellera “Ma mère s'appelle Françoise”.

    B & G : On passe à l'interview « Dernier coup ». Ton dernier coup de rouge ?

    NV : Cela me fait penser au carton rouge : je revendique assez facilement le fait d'être homo dans mes chansons, et quand je vois toutes les agressions homophobes aujourd'hui, ça me choque énormément. Les artistes devraient plus se mobiliser en en parlant plus, plutôt que de se cacher derrière une pseudo “vie privée” un peu hypocrite…

    B & G : Dernier coup de cœur ?

    NV : Sur le plan musical, c'est un chanteur canadien qui s'appelle MorMor, il a sorti deux EPs, à la fois pop et soul, très beaux et délicats.

    B & G : Dernier coup de blues ?

    NV : J'ai été très déçu par le dernier album de Vanessa Paradis. Mais bon, je l’adore quand même.

     

    Nicolas Vidal sera en concert le 27 juin au Blackstar (6 passage Thiéré - 75011 Paris) : soirée "This Is French Pop #5", avec Jean Felzine et La Standardiste.

     

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  • Interview en public au Pop In. Vendredi 15 mars 2019, 21h. 

    Avec Accident et Pierre Mikaïloff

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Baptiste Petitjean, Little John – le label : Salut à tous, et bienvenue dans le premier numéro de Pop In FM. Le bien connu Denis Quélard est à la régie, et puisque je n'ai pas sa réputation, il faut bien que je me présente : je m'appelle Baptiste Petitjean, j'anime le blog Little John's Pop Life avec ma sœur et mon frère ici présents, et je pilote le label Little John, avec l'aide de mon pote comédien Noé. Justement le label a sorti ce lundi son premier disque : il s'agit du Maxi EP intitulé Dernier Voyage, du groupe Accident, duo composé de Jérémy Monteiro, claviériste/guitariste d'Aline et de Donald Pierre, et de Laurent Maudoux, claviériste de Dondolo et des Young Michelin (ancêtre des Aline), un coucou au troisième membre, Rémi, qui les a rejoints pour la scène. Salut Laurent, salut Jérémy, et salut Rémi ! 

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Mais aujourd'hui nous accueillons aussi pour cette première de Pop In FM Pierre Mikaïloff. Alors le problème avec Pierre, c'est qu'on pourrait faire une émission rien qu'en lisant sa bio, donc je vais être obligé de résumer : il a été le guitariste des Désaxés,excellent groupe des années 80, il a accompagné Jacno par la suite, il est également l'auteur de nombreux livres que je ne citerai pas tous, seulement les plus récents, le roman Terminus Las Vegas (Paul&Mike 2016), le très beau livre illustré Post-punk - 1978-85, avec Pierre Terrasson (Éditions Carpentier, 2015), et de nombreuses biographies ou récits biographiques (Françoise Hardy, Serge Gainsbourg, ...). Je signale aussi la présence de Dominique Pascaud ici présent, guitariste d'Alex Rossi, mais aussi en solo avec son projet Clarence Affectif, également écrivain – il a publié Figurante (Éditions de la Martinière, 2015) –, et aujourd'hui il fera quelques dessins de l'émission qui seront publiés avec la transcription de l'émission… 

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Dessin de Dominique Pascaud

    Première question, je m'adresse à toi Pierre : hier jeudi 14 mars c'était le triste 10ème anniversaire de la mort d'Alain Bashung…

    Pierre Mikaïloff : … Oui hier soir, dans plusieurs salles de cinéma du réseau Pathé était projeté un concert d'Alain Bashung (https://www.pathelive.com/bashung-au-cinema) filmé au Bataclan lors de la tournée des grands espaces qui date du début des années 2000. Ce concert a été filmé grâce aux excellents moyens de Don Kent, un grand monsieur des films de live en France, il a fait de nombreuses émissions de télé, notamment un programme mythique, une des rares émissions de rock de la télévision française des années 70 qui s'appelait Juke-Box et qui était co-présentée par Antoine de Caunes et Jacky. Sur France 2, la télé publique donc, tous les dimanches, on pouvait voir la messe à 11 heures, et à midi le rock'n roll prenait la place avec cette émission. Et là on pouvait voir, pendant une demi-heure, des lives des Clash, de Bruce Springsteen, de Téléphone, etc., tous les groupes importants de l'époque. C'était magnifique ! Pour en revenir à ce concert de Bashung filmé au Bataclan, c'était un live somptueux, le spectacle avait été mis en scène et chorégraphié par une artiste contemporaine, Dominique Gonzalez-Foester. Même Bashung avait des moments de danse, le tout enrobé par un éclairage sublime. Je me souviens qu'à l'époque je m'étais demandé comment ils avaient pu faire tenir autant d'éléments et de musiciens sur la scène du Bataclan… Revoir ce concert sur grand écran a véritablement un effet bluffant. Ce qui est particulier avec les lives au cinéma, c'est qu'à la fin de chaque morceau tu as envie d'applaudir… Mais en fait non, c'est juste un film ! 

    Baptiste : Puisque nous sommes dans une interview croisée : Accident, vous pensez quoi du parcours de Pierre ? Vous êtes fans des Désaxés j'imagine ?

    Jérémy Monteiro : C'est intimidant, car son parcours est très impressionnant… Laurent et moi sommes fans des Désaxés, et plus globalement de cette période des années 80 qui est un peu le fondement de notre inspiration musicale. Cette scène française avait digéré à la fois ses influences anglaises et françaises, et les groupes qui la représentaient faisant des choses nouvelles. Après la vague punk, on réalisait qu'on pouvait faire autre chose que de la chanson : il était possible de faire de la pop en français, ce qui n'était pas naturel du tout. Et à titre personnel, je me souviens qu'avec Aline on avait partagé la scène de la Flèche d'Or avec les Désaxés, on avait repris le morceau « Tout ce que je veux », comme pendant toute la tournée de Regarde le Ciel, mais avec eux cette fois-ci. C'était génial, on était comme des gamins. 

    Laurent Maudoux : C'est vrai que cette période musicale des années 80 nous a fait rêver et continue de nous faire rêver. On a été imprégné par le style de groupes comme Taxi Girl, qui nous ont longtemps accompagnés dans notre manière de composer, la ligne claire, les morceaux pop… 

    Baptiste : Pierre, t'en as pensé quoi du premier effort d'Accident, le Maxi EP Dernier Voyage ?

    Pierre Mikaïloff : Premier effort et j'espère pas le dernier ! Je ne peux qu'aimer, car j'y trouve des influences communes évidentes. Et puis il y a le côté dance, que nous n'avions pas dans les Désaxés, voire un côté disco sur certains morceaux qui ne sont pas loin d'être en 120 bpm, et qui donnent spontanément envie de bouger, de danser. Il y a beaucoup d'humour aussi dans les chansons, dans les textes, je m'y retrouve complètement. L'aspect visuel est très bien traité également, les clips sont très bien réalisés, et très drôles, je parle en particulier d'« Amour, Gloire & Beauté ».

    Baptiste : Justement Pierre, dans les années 80 quelle était la place des clips ?

    Pierre Mikaïloff : Les clips étaient hyper importants déjà dans les années 80, car c'était un moyen de ne pas faire de tournée qui coûte très cher et d'être visible partout. En revanche, la réalisation d'un clip nécessitait pas mal d'argent tout de même, contrairement à aujourd'hui : à l'époque le clip était fait avec de la pellicule, il fallait une équipe technique de tournage complète. Seuls les groupes des labels importants pouvaient se payer un clip qui soit aux normes de la télévision et qui puisse être diffusé. De nos jours, on peut faire un clip avec des moyens numériques accessibles à tous, c'est beaucoup moins cher. 

    Jérémy Monteiro : Nos clips sont faits de cette manière-là d'ailleurs. Laurent travaille dans la vidéo, des copains nous aident… C'est homemade ! 

    Pierre Mikaïloff : A l'époque on essayait de trouver des arrangements pour contourner l'obstacle financier : avec les Désaxés on avait fait une sorte de troc avec un réalisateur qui nous avait demandé de faire la musique de son film, et en échange on lui avait demandé de nous tourner deux clips en 35 millimètres. Un des clips qui en avait résulté avait eu pas mal de succès, M6 en avait acheté 200 diffusions, si bien que quand le groupe était déjà séparé depuis plus de deux ans, le clip continuait de passer à la télévision au début des années 90 !

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Baptiste : Accident, toute cette pop française des années 80, les Désaxés, mais aussi les Daho, Jacno, mais on pense aussi à Lio, à Mikado… Ça fait partie de votre équipement ou bien vous avez davantage puisé vos influences du côté de l'Angleterre et des États-Unis ? 

    Laurent Maudoux : Il y a des deux. Taxi Girl, les Visiteurs Modèles, côté scène indé française. Mais aussi la scène anglaise, les groupes de la Factory, Sarah Records : New Order,, The Wake. Concernant les États-Unis, on y puise tout de même quelques influences mais plus actuelles : Ariel Pink, pop pysché de la côte Ouest un peu perchée, John Maus ou les Pixies. C'est pour ça qu'on se retrouve bien dans l'appellation weird pop

    Jérémy Monteiro : Côté anglo-saxon, c'est vrai qu'on a beaucoup de repères du côté de la Grande-Bretagne : les Smiths, The Cure, The Kinks … et puis il y a aussi toute la chanson française : Gainsbourg, Voulzy, Yves Simon, Bachelet …  Et puis quand on écoute des groupes comme les Désaxés, on se rend compte de ce qu'ils ont puisé dans la musique anglaise et française à la fois, alors ça donne des idées, ça ouvre des perspectives. 

    Baptiste : Chez certains noms que je viens de citer, on a presque le sentiment qu'ils connaissent un retour en grâce, voire même un retour en estime pour certains, t'en penses quoi Pierre ? 

    Pierre Mikaïloff : Il y avait un grand sectarisme dans les années 80, et même encore dans les années 90 : il fallait choisir son camp. Soit tu étais pop, soit tu étais New Wave, soit gothique, soit chanson… Et quand tu étais un peu à la croisée de plusieurs catégories, comme Daho, même si lui a réussi à se frayer un chemin, cela pouvait être compliqué : Lio ou Mikado avaient été rangés dans la chanson et avaient été immédiatement ostracisés par les fans de rock. C'était ennuyeux cette posture. Quand on faisait des concerts avec les Désaxés, certains venaient nous voir après les concerts en nous disant qu'on était pourris parce qu'on passait à la télé et donc qu'on faisait de la variété, alors qu'on avait autant d'énergie qu'un groupe de rock… Ces étiquettes créaient de fausses barrières entre les gens. Il y avait autre chose : il ne fallait pas vendre ! C'était très mal vu d'avoir du succès. Ce qui faisait bien c'est qu'un groupe se sépare au bout de deux ans, après un album auto-produit ; c'était l'entrée assurée dans la légende ! C'était la mythification de la lose ! 

    Baptiste : Les Désaxés avaient malgré tout, sans renier leur identité, connu ce succès commercial non ? 

    Pierre Mikaïloff : Le label Réflexes, qui produisait entre autres les Désaxés, avait été fondé par quelqu'un qui venait de CBS, devenu Sony par la suite, Patrice Fabien, qui connaissait les majors et leur fonctionnement. Et il avait compris que les majors avaient un problème de repérage des nouveaux talents en France. Chez CBS, il essayait de produire des groupes français : il avait signé Edith Nylon, les Blessed Virgins, Shakin' Street, un 45 tours de Patrick Eudeline. Il essayait donc de faire des choses au sein de CBS, mais il a fini par se faire virer car c'étaient des disques qui ne marchaient pas assez… Alors, connaissant toutes les ficelles du métier, il a décidé de monter Réflexes, et son pari était de faire connaître le succès à tous ces groupes français de la scène indé, en réussissant à contourner les majors et à infiltrer les système, en utilisant leurs armes : il connaissait tout le monde en radio, les groupes enregistraient dans de très bons studios, le label accordait un soin tout particulier aux pochettes… Et en effet, les disques des Désaxés ont commencé à marcher, mais à un moment donné il y a eu une limite, un plafonnement. Au bout de trois ans, tout s'est écroulé car il n'y avait pas eu un tube qui aurait pu permettre à l'aventure "les Désaxés" de durer.

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Dessin de Dominique Pascaud

    Baptiste : Les noms de groupes, Accident et les Désaxés, renvoient tous les deux à une certaine idée de la marginalité, cela correspond à votre manière de percevoir la pop indé ? 

    Jérémy Monteiro : Je n'irai pas jusqu'à la marginalité, mais la singularité sans aucun doute. 

    Pierre Mikaïloff : Il ne faut pas souhaiter rester marginal… 

    Jérémy Monteiro : Oui il n'y aucun volonté de se marginaliser dans Accident. En ce qui concerne le nom du groupe, on avait fait toute une liste, et on voulait que ça sonne bien. Et on est tombés d'accord sur Accident : un mot français, tout simple, on peut faire plein de jeu de mots. 

    Laurent Maudoux : Et il faut reconnaître qu'il n'y a pas vraiment d'accidentologie. On aurait pu dire qu'on compose par accident, par tâtonnements, avec de grandes idées créatrices… Pas du tout ! 

    Pierre Mikaïloff : Je n'étais pas à l'origine du groupe, mais je crois que le nom des Désaxés est lié au film The Misfits, qui est le dernier film de Marylin Monroe, de Montgomery Clift… des icônes du cinéma ! Et d'ailleurs, on rentrait sur scène avec la bande originale du film… Et puis le nom nous plaisait, permettait d'aller dans tous les sens, de ne pas être dans un axe clair : on aimait la chanson, on aimait le rock, le punk, la New Wave… On était désaxés !

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Baptiste : Le morceau « Déjà Vu, Déjà Fait », espèce de ska fatigué, mélange de dub et de mélodie mélancolique (ah ce petit passage de mélodica …), c’est un peu le meilleur morceau de Gorillaz depuis des lustres non ?! Damon Albarn va être jaloux !

    Jérémy Monteiro : C'est flatteur ! On va le contacter et lui proposer des morceaux ! 

    Laurent Maudoux : Avec ce morceau, on a essayé de faire quelque chose de scandé, de très cyclique dans la composition. Cela dit cette compo est venue à Jérémy d'une manière assez hasardeuse : il avait acheté une boîte à rythmes des années 80, il s'est mis à essayer quelques rythmes, et il a trouvé celui du morceau par accident – ça y est, tout prend du sens ! –, cette touche un peu reggae, et on a voulu rendre quelque chose d'un peu extralucide, notamment dans les paroles, mais aussi comme une sorte de rédemption. 

    Baptiste : Accident, parlons un peu de votre dernier clip, celui du morceau « Amour, Gloire & Beauté », sorti ce lundi, vous tournez cette idée de particularité ou d'originalité du côté de l'humour, ça m'a fait penser au film 4 garçons pleins d'avenir

    Laurent Maudoux : Oui il y a ce type d'humour, ce clip est un pied de nez à la scène hip-hop marseillaise. Un Miami Vice à la française. On s'est beaucoup amusé à le tourner, à être sur le fil, dans les paillettes sans tomber dans le ridicule. C'est un clip décalé. 

    Baptiste : Pierre, quel regard tu portes sur la french pop telle qu'elle se développe depuis 5 ou 6 ans ? 

    Pierre Mikaïloff : Il y a beaucoup de groupes que j'aime bien, même si je ne sais pas trop où on peut les situer : Métro Verlaine, un groupe d’Évreux, pas exactement pop mais avec des influences très New Wave, Television, Roadrunners, Jonathan Richman. J'aime bien aussi L'Impératrice, sur le label bordelais Talitres, beaucoup plus festif, plus disco, plus dance… Après, il y a des artistes à cheval entre la chanson et la pop, comme Juliette Armanet ou Clara Luciani, j'aime beaucoup leurs morceaux, que j'apprécie aussi en concert. Cela dit, le problème est toujours le même pour tous ces artistes : se faire entendre. Il ne s'agit pas seulement de faire un EP. Pour promouvoir un artiste aujourd'hui, il faut un album. C'est sur un album qu'un artiste peut vraiment s'exprimer, c'est grâce à un album bien produit qu'on peut organiser une tournée, être mieux diffusé en radio. Il faut passer le cap de l'EP. C'est là que se situe la question de la survie du milieu indépendant : la visibilité, la capacité de promotion. 

    Jérémy Monteiro : Je trouve ça plutôt bien, les nouvelles générations se décomplexent, on sort du carcan de la tradition, de la chanson … j'aime bien certains morceaux de Vald et j'ai eu un coup de cœur sur l'album de Chaton « Possible ».

    Laurent Maudoux : On partage beaucoup d'influences avec des groupes de cette scène. Mais aussi des univers différent comme Rouge Gorge, Bruno Coeurvert ou Papooz, à la fois pop et très référencé. 

    Jérémy Monteiro : Concernant le support, EP ou LP, c'est avant tout la cohésion de ce qu'on voulait y mettre qui nous a poussés à choisir l'EP, ou plutôt le Maxi EP, puisque le disque est un 33 tours qui compte 6 titres, un peu moins de 25 minutes de musique… On avait une quinzaine de démos, dont 6 qui se tenaient bien. On est sur un mini LP en fait avec Dernier Voyage

    Laurent Maudoux : On a préféré se concentrer sur 6 morceaux, plutôt que d'en ajouter d'autres qui ne sont pas dans la même veine, qui ne correspondent pas non plus au même moment de composition et d'écriture.

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Baptiste : Je vais me transformer en Thierry Ardisson, on va terminer comme aux meilleures heures de Tout le monde en parle. Interview « Dernier Coup ». Dernier coup de poing ? 

    Accident : On a failli en mettre un à un contrôleur Oui Go qui nous a fait payer un supplément bagage de 20 euros. On était colère. Mais on est gentils, donc on n'a rien fait. 

    Pierre Mikaïloff : Ça fait très longtemps car je suis non violent : c'était en 4-ème. Je ne me souviens plus de la raison, mais je devais être très énervé pour en arriver là ! 

    Baptiste : Dernier coup de cœur ?

    Accident : Le sandwich américain de la brasserie Barbès, un sandwich au bœuf de Galice, à la sauce samouraï. Un délice. Génial.

    Pierre Mikaïloff : La semaine dernière j’étais à Arles, et figurez-vous qu'on continue d'y fumer dans les bars. C'est mon coup de cœur, les bars d'Arles.

    Baptiste : On va déménager… Dernier coup de rouge ?

    Accident : Hier soir avec toi… 

    Pierre Mikaïloff :  J'ai retrouvé une bouteille de Bordeaux chez moi, que je devais absolument boire car elle était de 2009, c'était maintenant ou jamais. Elle était très bonne. Je l'ai bue tout seul, j'ai un peu honte ! 

    Baptiste : Dernier coup de bluff ?

    Accident : Essayer de prendre un train Oui Go avec une guitare mais sans le supplément bagage.

    Pierre Mikaïloff : Dans mon métier on bluffe tout le temps. On prétend toujours savoir faire des choses qu'on ne sait pas faire, c'est seulement au pied du mur que tu te rends compte que tu es capable de les faire… 

    Baptiste : Dernier coup de soleil ?

    Accident : Juste avant d'arriver à Paris, on est du Sud… 

    Pierre Mikaïloff : Cela remonte au mois de juillet, c'est très loin… 

    Baptiste : Dernier coup de bol ?

    Accident : On nous a prêté un appartement cette semaine, le frigo était plein… Super. 

    Pierre Mikaïloff : Parfois il arrive des choses inattendues. Là il s'agit de l'opportunité que j'ai eu de faire des documentaires radio autour d'Alain Bashung à la demande d’Universal. 

    Baptiste : Pierre et Accident, vous êtes mes deux coups de cœur du moment, mais aussi depuis longtemps, et pour pas mal de temps encore… Et voilà, Pop In FM, première émission, c'est fini.

     

    Interview en public au Pop In : Accident et Pierre Mikaïloff (15 mars 2019)

    Dessin de Dominique Pascaud

     


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  • Interview de Niki Demiller, pour la sortie de l'EP L'Aventure le 29 novembre 2018.

    Par Baptiste et Gérald PETITJEAN.

     Interview de Niki Demiller (8 novembre 2018)

    Baptiste & Gérald : On va d’abord essayer de connaître ton parcours musical. Comment as-tu commencé à jouer de la musique ? Est-ce que tes parents s’intéressaient à la musique ?

    Niki Demiller : Non, mes parents n’écoutaient pas trop de musique. En fait, j’habitais en banlieue, dans le Val-de-Marne, et je m’ennuyais. A Champigny-sur-Marne, il n’y avait rien à faire. Avec mes copains, vers l’âge de 12 ans, on s’est mis à écouter du rock. 

    B&G : Quels sont les premiers groupes qui t’ont marqué ?

    ND : Les Ramones et les Stooges. J’avais un copain d’école dont le père avait joué dans Métal Urbain, un groupe mythique de punk français. Du coup, un des premiers concerts auxquels j’ai assisté, c’était la reformation de Métal Urbain. C’est un des concerts les plus fous que j’ai vus, ça a changé ma vie.

    B&G : Avec tes copains, tu as tout de suite voulu constituer un groupe de rock ?

    ND : Oui, pour passer le temps, on s’est mis à jouer. On tapait sur des cartons. On avait une seule guitare, qu’on faisait tourner à trois. On faisait du Ramones. Et très vite, on a composé nos propres chansons.

    B&G : D’ailleurs, jouer les chansons des Ramones, ce n’est pas aussi simple que ça en l’air.

    ND : Oui. Joey Ramone est un grand chanteur. Et rythmiquement, c’est dur à tenir, il faut une bonne main droite.

    B&G : De quel instrument tu jouais à l’époque ?

    ND : Je me suis mis à la guitare. Comme il y a de la place en banlieue, on a pu répéter très rapidement dans un local insonorisé. On pouvait essayer plein d’instruments. J’avais trouvé un vieil orgue Farfisa, avec deux étages et le pédalier. Je l’avais trouvé sur le Bon Coin, il appartenait à quelqu’un qui jouait dans les églises. Du coup, je me suis mis aux claviers. Et maintenant, je suis 100% claviériste. Je ne joue plus du tout de guitare, je suis passionné par les claviers.

    B&G : Tu avais pris quelques cours de musique ?

    ND : Oui, quand j’étais enfant, ma mère m’avait inscrit à quelques cours de piano. Donc j’ai appris le solfège. Mais ça m’a saoulé, j’ai tout oublié. Je jouais du Jerry Lee Lewis. Ce qui est drôle, c’est que j’ai repris une formation musicale assez tardivement, il y a trois ans, après dix ans en autodidacte.

    B&G : C’est avec ces copains que tu as formé ton premier groupe, les Brats ?

    ND : Oui, ça a tout de suite été les Brats. On se connaissait depuis l’école primaire. Youri, le batteur, habitait à deux rue de chez moi. Et puis des jeunes qui aimaient le rock dans ce coin-là, il n’y en avait pas d’autres que nous trois. En 2004, on a fait nos premières répétitions.

    B&G : Les Brats étaient très influencés par les Ramones. Ca s’entend !

    ND : Complètement. Déjà le nom du groupe, inspiré par la chanson « Beat on the brat ».

    B&G : Après les Brats, tu as sorti des morceaux en solo. Tu avais envie de jouer une musique qui sortait du carcan rock typique ?

    ND : Oui, j’ai des goûts assez variés. J’ai une grosse sensibilité pour la musique française et francophone en général. Ça m’obsède complètement.

    B&G : On le ressent dans ton premier EP Tout va bien. Dans une chanson comme « J’ai dû vous lasser », qui rappelle le Jacques Dutronc des débuts, ou encore Nino Ferrer.

    ND : J’adore ça. Cet EP était aussi très influencé par Jean-Claude Vannier.

    B&G : Pourquoi avoir arrêté les Brats ?

    ND : C’était un beau malentendu. On était juste trois copains qui voulaient tromper l’ennui. Et on a eu une forte exposition, qui n’était pas préparée, pas contrôlée, ni même voulue. On a joué dans des salles assez importantes. C’était une belle expérience, mais j’étais mal à l’aise. C’est pour cela qu’on n’a pas sorti d’album à l’époque : nous n’étions pas prêts pour sortir quelque chose de pertinent artistiquement. Après les Brats et «Tout va bien », mon premier EP en solo, j’étais complètement lessivé, c’était violent de se retrouver exposé dès l’âge de 14 ans. A l’arrêt des Brats, j’avais 17 ans et je voulais être autonome financièrement. Donc j’ai trouvé un boulot : je suis rentré dans une petite boîte en tant que stagiaire, je faisais des mises à jour de bases de données. Ca a duré dix ans.

    B&G : Et pendant ces dix ans, tu ne jouais plus de musique ?

    ND : J’en jouais, mais c’était léger. Je n’avais pas forcément beaucoup de choses à dire. Pendant cette période, j’ai organisé un festival dans mon quartier, avec Charles Hurbier de Métal Urbain. Ca s’appelait Rock sur Marne. C’était une belle expérience, ça m’a permis de voir une autre facette du monde de la musique, en tant que programmateur.

    B&G : Au bout de dix ans, qu’est-ce qui t’a conduit à vouloir refaire de la musique ?

    ND : Il a fallu que j’aille vraiment au bout du truc de bosser et de gagner ma vie. J’étais devenu commercial puis directeur des ventes dans la pub. C’était assez déprimant. Finalement, j’ai fait un burn out. Donc j’ai voulu changer. Et c’est là que je suis revenu à la musique. Grâce au FONGECIF, j’ai pu reprendre des études d’orchestration et d’arrangement.

    B&G : Pourquoi l’orchestration et l’arrangement ?

    ND : Je crois que je m’étais toujours senti illégitime dans ce que je voulais faire : j’avais un pied dans l’énergie du rock, mais j’avais en moi l’envie d’écrire des chansons très orchestrées. J’ai toujours aimé Francis Lai, qui est mort en début de semaine ; j’adore Gérard Manset, que tu ne peux pas jouer tout seul avec ta guitare. J’avais vraiment besoin d’avoir une connaissance approfondie de la musique, de l’étudier. Donc c’est ce que j’ai fait très sérieusement pendant deux ans, quasiment nuit et jour. A la fin de ma formation, j’ai pu écrire pour un orchestre harmonique de 40 musiciens. C’était une adaptation de Station To Station de David Bowie, j’étais très fier. C’est un travail extrêmement solitaire, tu écris tes partitions tout seul toute la journée, et à la fin, d’un seul coup, 40 musiciens prennent possession de l’œuvre, plus un public qui est là. C’est très impressionnant.

    B&G : C’est une démarche assez différente de celle d’un groupe de rock. Dans un groupe, celui qui compose est aussi celui qui joue. Là, en tant qu’arrangeur, tu dois laisser filer ton œuvre, tu deviens spectateur.

    ND : Un spectateur très actif quand même, car il faut bien communiquer avec les musiciens, se mettre à la place des autres et leur écrire des parties agréables à jouer : le violoniste, le joueur de tuba ou le percussionniste n’ont pas les mêmes attentes ni les mêmes problématiques. Il faut bien comprendre chaque problématique. Quand on étudie ça sur l’ensemble d’un orchestre, c’est très intéressant de le transposer dans un groupe de rock de quatre ou cinq musiciens. Avant, j’avais tendance à travailler dans l’expansion, à faire des choses compliquées et savantes. Maintenant je me dis qu’une œuvre n’a pas dix mille choses à dire : une œuvre a un propos et, pour bien servir ce propos, il faut lui faire prendre un seul chemin, pas deux. Aujourd’hui, je travaille dans le retrait, dans  l’épuration, plutôt que dans la surenchère.

    B&G : C’est cette formation qui t’a donné l’envie de refaire de la musique, de refaire des chansons pour toi, de rechanter ?

    ND : Oui. A un moment, je ne voulais plus prendre un instrument, je ne voulais plus chanter. Et cette formation est  vraiment à la base de mon envie de refaire de la musique, de remonter un projet en tant que chanteur, de refaire de la scène. Très clairement. Et, parallèlement, mes dix années passées à travailler dans le tertiaire m’ont beaucoup inspiré. J’ai assisté à des trucs qui sont le quotidien de millions de personnes mais dont on ne parle pas, sauf Michel Houellebecq. Dans « Extension du domaine de la lutte » par exemple. Quand j’étais commercial, pendant un déplacement, je lisais Houellebecq et ça me faisait du bien. Toutes ces phrases débiles du genre « on va les bouffer », tout ce pognon qui est dépensé pour des services qui ne servent en fait à personne. J’avais envie d’écrire là-dessus, je trouvais ça pertinent, sans pour autant vouloir le dénoncer. J’avais envie d’aborder ce sujet d’un point de vue poétique.

    B&G : Tu as devancé notre prochaine question. Les thèmes de ton nouvel EP L’Aventure nous ont effectivement fait penser à Houellebecq : le jeune cadre dynamique, plus si jeune et plus si dynamique, qui est seul et désabusé.

    ND : C’est ça. C’est une espèce d’observation de la vacuité du monde du tertiaire.

    B&G : Dans « L’aventure », ce côté western absurde, avec un faux duel, rappelle les phrases que tu as évoquées, du genre « On va les bouffer » ou « On est des winners ».

    ND : Quand on est commercial dans le tertiaire, on se met une telle pression pour réussir des ventes … C’est tellement premier degré que ça fait rigoler. J’avais envie de mettre du fun, je bouillonnais intérieurement de partager cette expérience solitaire et drôle.

    B&G : C’est très bien retranscrit, dans les musiques et dans les textes. Surtout dans « L’aventure » et dans « Silicon Valley », qui peuvent être vues comme les deux faces de ce monde du tertiaire.

    ND : Merci. J’ai appelé ça le blues du tertiaire. En fait, les chansons de l’EP s’inscrivent dans le cadre d’un concept album , qui est déjà maquetté et qu’on va commencer à enregistrer le mois prochain. Ça fait trois ans que je travaille sur ce projet.

    B&G : Ce qui est notable dans les cinq chansons de l’EP, c’est que chaque morceau a un style très différent. « L’aventure », dans un style musique de western. « Silicon Valley », avec un côté disco, avec des airs d’Abba. « Cœur Défense » ressemble à un reggae fatigué, un peu comme le ska déprimant des Specials de « Rat Race » ou de « Ghost Town ». « Assole Hero » sonne 60’s psyché. C’était une volonté de ta part ?

    ND : Je crois que je ne peux pas m’empêcher de faire comme cela. Je ne saurais pas dire à quel style j’appartiens. Et j’ai pris goût à travailler pour d’autres artistes, qui me donnent des cahiers des charges, qui me disent que tel morceau doit sonner comme ci et tel autre comme cela. J’ai conçu les chansons de mon album de cette manière. J’aime bien me donner des challenges sur chaque morceau. Par exemple, je voulais que « L’aventure » sonne comme du Vannier, avec des cordes. Puis aller vers de l’électro, du piano – voix, … Pour chaque chanson, je souhaite donner une couleur musicale différente. L’album sera très varié. Encore plus que l’EP. Ça m’a longtemps posé problème, je me demandais comment assumer cela, comment avoir une certaine unité. Et puis quand on écoute de la pop anglaise, on se rend compte que certains albums sont très variés. Comme Parklife de Blur, un de mes albums préférés.

    B&G : Dans l’EP, il y a deux duos. « Silicon Valley » avec Victorine. Et « Assole Hero » avec Lewis Evans, le chanteur des Lanskies.

    ND : C’est Gaël Etienne qui m’a mis en contact avec Victorine. Je joue sur scène avec lui et il est son arrangeur. J’aimais beaucoup ce que faisait Victorine. Je voulais écrire une musique pour une chanteuse à la France Gall, avec une voix aigüe, je voulais écrire une musique de fanfare entre Walt Disney et de la disco belge. Et ça a donné « Silicon Valley ». « Assole Hero » racontait la vie d’un commercial qui s’ennuie, je trouvais que ça faisait très anglais, j’avais besoin d’un chanteur de Liverpool !

    B&G : Tu as écrit les morceaux pour eux ?

    ND : Non, pas du tout. L’idée n’est pas de chanter en duo avec telle personne. C’est plus une recherche de couleur, une démarche de production. On a écrit « Silicon Valley » à deux, avec Victorine. Je trouvais ça intéressant de faire cohabiter mon austérité avec le côté explosif de Victorine. Je trouve qu’elle est peu une sorte d’Iggy Pop version manga.

    B&G : Quels sont les arrangeurs qui t’ont influencé ?

    ND : Je ne vais citer que des français. Gérard Manset, qui orchestrait tout et arrangeait lui-même ses morceaux. J’adore La Mort d’Orion. François de Roubaix, pour son inventivité, pour sa recherche de la note inattendue, de la bonne trouvaille au bon moment. Et un contemporain, Antoine Rault. Il avait arrangé mon premier EP, Tout va bien. Il joue dans plusieurs groupes : Forever Pavot, Lescop. C’est Antoine qui m’a donné l’envie d’arranger. Il essaye de surprendre. C’est une belle démarche quand on souhaite faire de la musique digne de ce nom. On vient tous d’un héritage, on a tous entendu beaucoup de musique, beaucoup de choses ont déjà été dites. Il faut se faire violence, quitte à se choquer soi-même, pour amener le discours dans une autre direction. Maintenant, dès que je suis mal à l’aise par rapport à ce que je suis en train de créer, je me dis que je suis sur le bon chemin. Que je suis en train de créer quelque chose d’original. Parmi les autres arrangeurs contemporains, j’aime aussi beaucoup Fred Pallem et Bertrand Burgalat.

    B&G : Et chez les anglo-saxons ?

    ND : Je suis très fan de Brian Eno. J’adore son travail avec les Talking Heads. Ils ont emmené la musique dans des contrées étranges. Il a aussi travaillé sur le dernier album de Rachid Taha. C’est un disque extraordinaire, un chef d’œuvre. D’ailleurs, mon nouvel EP est une tentative de faire du Brian Eno. C’est plus ou moins réussi, mais on a essayé.

    B&G : Tu as d’autres projets d’orchestration et d’arrangement ?

    ND : J’ai fait l’habillage musical d’une pièce de théâtre qui s’appelle Les Chansons de l’Espace, mise en scène par Anthony Breurec. J’ai aussi composé le thème du film Pacific Mermaid d’Alexis Barbosa. L’an dernier, j’ai fait un arrangement pour 17 musiciens de la chanson « La Quête » de Jacques Brel, en hommage à Jean Rochefort, qui devait jouer Don Quichotte au cinéma. On l’a présenté au Petit Bain, j’étais assez fier de cela.

    B&G : Ton EP L’Aventure sort bientôt ? Tu as prévu de le jouer sur scène ?

    ND : Oui, l’EP sort le 29 novembre chez la TEBWA. Et on va faire un concert à l’International le 29 novembre. Je serai à l’affiche avec Jo Wedin et Abel Chéret. Des dates sont en train de se monter. On va probablement aller à Bruxelles et à Lille.

    B&G : Tu continues avec le même groupe de musiciens ?

    ND : Oui. C’est une belle équipe : Gaël Etienne aux synthés. Baptiste Dosdat à la guitare. Vincent Pedretti (ndlr. : batteur du groupe Aline) à la batterie, qui a remplacé Rémy Faure (ndlr. : batteur du groupe Mustang). J’ai joué avec Rémy pendant 4 ans, j’ai beaucoup travaillé avec lui sur l’EP. Baptiste est très créatif, il met de la folie dans la musique. Gaël est un plasticien de la musique, il a une approche très graphique, il travaille les textures. Vincent est une brute en terme de rythme, il est d’une grande dextérité. Les gens avec qui je joue sont constitutifs de ma musique.

    B&G : On va terminer avec l’interview « Dernier Coup ». Dernier coup de rouge ?

    ND : Mes trente ans la semaine dernière

    B&G : Dernier coup de blues ?

    ND : Hier soir. Tout le temps.

    B&G : Dernier coup de gueule ?

    ND : Je ne pousse pas beaucoup de coups de gueule. Bon, je vais quand même en pousser un contre certaines salles parisiennes qui demandent beaucoup aux artistes : il faut être communicant, graphiste, caissier, éventuellement servir les bières.

    B&G : Dernier coup de cœur ?

    ND : J’en ai deux en ce moment. Coltrane. Et le pianiste François Samson qui joue Ravel. C’est un gros coup de cœur. Je l’écoute sans arrêt. Le concerto en sol majeur de Ravel, joué par un pianiste maudit et sublime, qui avait un toucher incroyable.


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  • Interview de Céline Tolosa

    Par Baptiste et Gérald PETITJEAN.

    Interview de Céline Tolosa (2 octobre 2018)

    Baptiste & Gérald : Vendredi Soir est ton deuxième Ep, après Cover Girl sorti en mai 2015. Pourquoi ne pas avoir opté pour un album sur cette sortie ?

    Céline Tolosa : On a mis beaucoup de temps à réaliser ce deuxième Ep, et en définitive on aurait eu la possibilité de faire un album dans la mesure où on ne s’arrête jamais d’écrire et de composer, avec Dino Trifunovic, qui a réalisé ces deux disques. Mais le format court, le format Ep, me convient plutôt bien, car il permet de passer des messages de manière plus clair à mon sens, et il permet d'opérer des virages plus subtils, des changements de couleur plus fins, d'une sortie à l'autre. En l’occurrence, entre les deux Eps en question, le style a légèrement évolué, ce qui était principalement dû à l’utilisation de nouveaux instruments et donc de nouvelles sonorités. Et puis le format Ep convient bien à la pop en général je pense, car je doute du fait que beaucoup de monde de nos jours prenne le temps d'écouter une douzaine de titres… Un Ep est intense, direct. C'est un peu comme un court-métrage. Le premier Ep est un peu comme ma carte de visite par exemple.

    B&G : Peux-tu décrire l'évolution qui t'a fait passer du premier au deuxième Ep ?

    CT : Je suis toujours très imprégnée de la musique pop des 60s, mais j'arrive gentiment aux 70s et surtout aux sonorités des années 80. J'ai beaucoup écouté Daho, Lio, Niagara, Taxi Girl, Elli & Jacno… Les sons de synthé que j'aime beaucoup aujourd'hui avaient tendance à m'agacer auparavant, je les trouvais pauvres, un peu simplistes. Et j’ai changé d’avis ! cela m'a donné envie de les utiliser, de jouer avec, de changer de couleur. Et puis on a intégré le rhodes dans cet Ep, un instrument très jazz, qui apporte un côté plus suave, et qui me renvoie à mes premiers émois musicaux.

     

     

    Les événements de novembre 2015 ont peut-être influencé un peu ce changement. Avec Dino, nous travaillions dans un studio juste à côté du Bataclan, et après cela je n'ai plus eu envie de faire de la pop acidulée, très colorée, qui faisait penser à l'univers du réalisateur Jacques Demy. J'ai voulu passer à autre chose. Je travaille toujours beaucoup les mélodies, mais mes textes actuels, toujours mélancoliques sans tomber dans la tristesse, sont un peu plus désabusés. Disons que la fête est finie ! Paris n'est pas une fête mais ça n'empêche pas de s'amuser…

    B&G : Il y a un deuxième âge d'or des filles dans la vague French Pop actuelle, on pense à Cléa Vincent, Alexia Gredy, Victorine, et bien d'autres, qui rappelle la période faste des Lio, Mikado, Regrets…

    CT : C'est un vrai putsch féminin ! J'aime beaucoup Cléa Vincent, en plus je lui ai emprunté son batteur sur mon Ep ! Je l'admire vraiment : elle a énormément travaillé. Peut-être que c'est elle qui a ouvert la voie à d'autres filles, comme Juliette Armanet, Clara Luciani, qui ne sont pas des débutantes, loin de là. En ce qui me concerne, c'est la même chose, j'ai 33 ans, j'ai mis du temps à réfléchir mon projet musical. Et puis il faut en vouloir, sinon rien n'arrive ! Le talent ne suffit pas, il faut bosser.

    B&G : Mention spéciale pour les choeurs sur ton Ep que l'on a trouvé très travaillés…

    CT : Oui c'était très important pour moi d'avoir des choeurs qui donnent une profondeur à chacun des morceaux, qui peignent le décor de chaque chanson, et qui donnent d'ailleurs souvent une impression légèrement fantomatique comme sur Les Beaux Garçons. L’harmonie, la polyphonie c’est très important à mes yeux. J’ai adoré chanter en choeur, je l'ai fait tous les après-midi quand j'étais enfant, en parallèle du Conservatoire de Paris et des cours de piano. Je regrette de n'avoir pas assez travaillé cet instrument, car j'arrive à composer au piano mais je ne suis pas très à l'aise… En En tout cas, je fais très attention aux choeurs, c'est un instrument supplémentaire, ils permettent d'habiller une mélodie, d’intensifier une phrase, un mot.

    B&G : On dit souvent que les chansons d'Aznavour, qui vient de nous quitter, étaient des films, tant les histoires qu'il racontait sautaient aux yeux. Tu t'inscris un peu dans cette démarche non ?

    CT : J'ai eu des ambitions dans la comédie quand j'étais plus jeune, ma mère est comédienne, mon père faisait des décors… Je suis très cinéphile. Cela m'a nourri, tout au long de ma vie. Et puis en écoutant les histoires des autres et en les observant, on s'inspire beaucoup, beaucoup plus qu'en se regardant le nombril. Le fait de dire « il » ou « elle » dans une chanson permet de prendre de la distance en inventant un personnage, même si l'on peut incorporer beaucoup « de soi ». Et puis l’auditeur reçoit le morceau de manière plus rapide, c'est immédiat. « Vendredi Soir » est une bonne illustration de cette conception. J'en reviens au cinéma : j'aime bien glisser des titres de films dans mes chansons, c’est un clin d’œil à moi-même et à ceux qui saisiront la référence. La Mariée était en noir par exemple, dans « Vendredi Soir ». Je suis une fan de Truffaut, depuis que j'ai vu La Peau douce alors que j’étais encore petite, ce film reste mon préféré. Et puis je suis très sensible aux musiques de films, c'est très important. Je pense à Philippe Sarde et à ses compositions magnifiques pour les films de Claude Sautet…

    B&G Tu reprends une chanson d'Alain Souchon sur ton Ep, « L'Amour en fuite », qui est au générique d'un autre film de Truffaut, L'Amour en fuite. Le cinéma n'est jamais très loin !

    CT : En revoyant ce film, et le générique, je suis tombée amoureuse de cette chanson. Je ne la connaissais pas, alors que j'adore Souchon, ses mélodies, ses textes, très poétiques… On a beaucoup transformé ce morceau pour l'Ep.

    B&G : Tu te souviens de ton premier concert ?

    CT : Eh bien justement il a eu lieu dans un cinéma, le Nouveau Latina, c'était en 2014, à l'occasion d'une projection du film Le Mépris, de Jean-Luc Godart. C'était un petit set, 5 morceaux je crois. J'étais mortifiée, mais aussi assez grisée, et sidérée de constater que les gens écoutaient et que mes chansons pouvaient plaire. Ils m'ont demandé à la fin s'il y avait des Cds à acheter, un site internet… Il n'y avait rien !

    B&G : On passe à la traditionnelle interview Dernier coup. Dernier coup de rouge ?

    CT : Hier soir !

    B&G : Dernier coup de cœur ?

    CT : L'album Image au Mur de Grand Blanc, et le dernier de The Rodeo, Thérianthropie Paradis qui vient de sortir.

    B&G : Dernier coup de gueule ?

    CT : Ma voisine. Qui m'a réveillé samedi dernier à 7h du matin…

     

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          - Discographie : Ep Vendredi Soir (5 octobre 2018), Ep Cover Girl (4 mai 2015)

     

    Agenda concerts : Release Party le 6 octobre, à l'International


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